« Au-delà de la HQE | Page d'accueil | Quand Terra Eco veut que je dise autre chose que ce que j'ai dit »
30 juillet 2009
Brunö : enfin !
Altermondialistes, écologistes et intellectuels devraient sauter à pieds joints, Brunö offre enfin une mise en image efficace de leurs critiques sur la société : Karl Lagerfeld érigé en Dieu, absence abyssale de culture, sexualité spectacle, vacuité de la mode, individualité fondée sur l’apparence, la médiatisation comme seule finalité des expériences, le mimétisme comme source d’aspiration individuelle, débilité du mannequinat, philanthropie dominée par le narcissisme, marques érigées en prénoms, corrélation entre la nullité d’une personne et son besoin de notoriété, argent roi, rôle moteur des médias dans l’accès à la notoriété par le scandale, etc.
Brunö est une satire sociale d’un genre résolument nouveau qui acte la désuétude des documentaires sur la société de consommation et la destruction de la planète que nous avons coutume de voir à l’écran. Les stars des documentaires visant la prise de conscience, de Michael Moore en passant par Yann Arthus Bertrand, Al Gore ou Leonardo Di Caprio…tous se retrouvent ridés et non botoxables, la faute à Brunö.
Ce film est une bouffée d'oxygène pour tous ceux qui ne croient pas ou en ont assez de la forme moraliste, anxiogène ou scolaire des constats sur les dérives de la société.
Des deux postures les plus efficaces, la neutralité le plus aboutie possible comme celle du magistral Jia Zhang-Ke ou l'angle de la partie prenante la plus révélatrice du sujet, Brunô a choisit la seconde et a eu le courage de se placer au cœur du dispositif : dans les dérives psychiques prescriptrices de la société.
Sur le plan cinématographique, Brunö est à la comédie ce que le livre d’Annie Le Brun Du trop de réalité est à l’essai : une idée par séquence / chapitre et non par film / livre. Les scènes d’anthologie s’enfilent comme des perles : le refrain « nous sommes tous des taïwanais », l’arrivée de l’enfant adopté dans sur le tapis des bagages, la rencontre spirituelle avec Milli Vanelli, etc.
Comme l’a si justement souligné Philippe Azoury dans le numéro de Libération du 22 juillet 2009, « sans doute que depuis Guy Debord personne n’avait administré une telle charge au spectacle ». Fort heureusement, dans cet horizon qui n’est rien d’autre qu’une dimension croissante du fonctionnement de la société actuelle, l’amour n’est pas totalement mort (le héros en prend conscience que lorsqu’il le perd et qu’il subit sa haine), ni la famille (cf. émission avec l’enfant adopté) ni encore la culture (cf. l’échec du projet porno-débilo-megalo-has been du héros).
Sacha Baron Cohen, Santiago Sierra, même combat
Le grand artiste espagnol Santiago Sierra dénonce l’exploitation des pauvres en les exploitant lui-même de façon ponctuelle. Rémunérés pour réaliser un travail temporaire inutile, absurde ou humiliant, les personnes précaires, souvent immigrées, sont par exemple utilisées comme tréteaux de tables pour un dîner, placées dans des bancs lors d’expositions, ou encore teintes en bond platine lors du vernissage de la biennale de Venise en 2001. Brunö va encore plus loin : des mexicains servent de chaise et table dans le cadre d’une interview people de Paula Abdul sur la philanthropie. Brunö poursuit avec l’organisation d’un casting pour une séance de photos artistiques avec son nouvel enfant adopté (on pense à Bettina Rheims, Terry Richardson, Patrick Demarchelier…). Les parents pauvres des jeunes enfants du casting acceptent tout, que l’enfant perdre 5 kilos en une semaine, qu’il soit déguisé en nazi, etc. pourvu qu’il soit sélectionné.
Par ailleurs les machines sexuelles et l’univers visuel de Brunö n’est pas sans rappeler l’artiste Paul McCarthy. Sacha Baron Cohen est un artiste encore mal discerné par la critique.
« J’adopte un petit africain »
Appliquant à la lettre toutes les recettes pour atteindre la célébrité, Brunö prend rendez-vous avec un cabinet de conseil spécialisé sur la notoriété des stars via leur engagement dans une cause. Brunö écarte leur premier conseil, le réchauffement climatique (global warming), présenté comme le plus porteur d’écho médiatique et le plus recherché. Ayant échoué à faire la paix au proche Orient malgré le consensus obtenu sur le Houmous et malheureusement pas le Hamas, Brunö fait un détour par l’Afrique d’où il ramène un enfant acheté contre un Ipod. En le sortant d’un carton à l’aéroport, il clame fièrement « Angelina's got one, Madonna's got one, now Bruno's got one". Cette scène phare du film est à mettre en perspective avec plusieurs réalités : 1° la médiatisation des adoptions d’enfants africains par les people est non seulement très importante mais supérieure à celle des adoptions d’enfants de couleur blanche (Sharon Stone a eu moins de presse que Madonna ou Angelina Jolie) ; 2° l’aide au développement n’a jamais été aussi faible que depuis que les stars s’en occupent ; 3° l’intervention d’une star multimillionnaire auprès d’un seul enfant est à évaluer au regard du nombre d’enfants orphelins dans le pays concerné et des moyens financiers dont la star dispose qui pourraient infléchir la vie non pas d’un seul enfant mais de centaines de milliers ; 4° le temps donné par la mère dont a besoin un enfant est important et une denrée rare chez une star ; 5° dans des sociétés holistiques, l’aide idéale consiste à aider la communauté la plus proche de l’enfant à le prendre en charge ; 6° plusieurs associations dénoncent le risque psychologique spécifique lié aux problèmes d'identification d’un enfant à peau noire à ses parents adoptifs à peau blanche. Autant d’éléments qui justifient la violence de la dénonciation du film. Le réel n’en fait pas moins, citons Gala.fr du 22 juin 2009 : « Madonna est aux anges! Son petit bout de chou Mercy James vient d’arriver en provenance du Malawi. C'est une nouvelle vie de princesse qui commence pour Mercy. (…) La petite sœur de Lourdes, Rocco et David Banda a quitté le Malawi vendredi soir, pour rejoindre Londres à bord d’un jet privé. (…) Dans sa somptueuse villa new-yorkaise, une vraie chambre de princesse attend l'ex-gamine déshéritée devenue une enfant star. (…) Et puis, Mercy James deviendra à coup sûr la cible favorite des paparazzi. Ainsi, elle n'aura pas à se constituer d'albums photos de sa jeunesse. Les photographes s'en chargeront pour elle. »
Où sont les altermondialistes?
La recherche sur Google « altermondialisme + Brunö » ne donne aucune réponse. Cela en dit long sur la capacité d’un mouvement critique à savoir localiser ses alliés.
L’absence de soutien, d’enthousiasme et de soutien du film Brunö de la part des milieux engagés, des critiques de la consommation, des militants pros sommet de Copenhague, des décroissants en lutte une société durable, etc. en dit également long sur leur ouverture culturelle et leur capacité à innover dans leurs formes d'expression.
Dans le film Home, Yann Arthus Bertrand interpelle son égal « le sapiens sapiens » pour lui montrer l’état déplorable de la planète. Puis, il en vient à lui parler de « ce qu’il peut faire », et là le mot-solution apparait, le même que dans La 11 heure ou encore Une vérité qui dérange : la consommation. Voici la consigne donnée en quelques secondes à la fin de nos chers documentaires dédiés à la destruction de la planète : il est possible de changer les choses en changeant notre consommation. Puis rideau. Avec Brunö, la consommation est le début et non la fin. Les dérives, les référents et les influences de la consommation sont creusés comme un sillon pour aboutir au constat d’une faille tectonique. Brunö a compris que la vérité la plus sidérante est à traquer dans les rebonds et nourritures de notre vie psychique et non le bilan d’un médecin légiste sur l’état de la planète. Brunö a compris que la meilleure place d’un investigateur est d’être acteur de ce qu’il dénonce et non juge.
Brunö ouvre la voie pour un dialogue critique avec le grand public et réussit par là un travail pédagogique sans précédent, car la prise de conscience passe forcement par un miroir et Brunö a la force rare d’incarner la laideur.
A lire : « Tout sauf anonyme » de David Reguer, éditions Anabet, ce dirigeant d’une entreprise spécialisée dans la réputation des personnalités et des marques donne, sous la forme d’un roman, l’ensemble des astuces et des tactiques, notamment via le web, pour sortir de l’ombre….
Brunö et son enfant adoptif
Madonna et son enfant adoptif
15:32 Publié dans Critique de films | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : brunö
Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.aliceaudouin-blog.com/trackback/1802845
Commentaires
Merci pour cette grille de lecture du film originale. Elle m'a poussé à aller voir le film.
Ecrit par : Jeremy Debreu | 03 août 2009
belle analyse !
telle que nous aimons les faire... de celles dont sont animées nos conversations quotidiennes aux sujets divers et variés...
Alice, je vais aller regarder-voir Brüno !
à tout de suite, pour la suite...
Ecrit par : anne.b.stein | 03 août 2009
Merci pour cet excellent article sur Brüno
Ecrit par : Médium | 22 août 2009
Cette analyse très fine donne effectivement envie d'aller voir le film.
Ecrit par : Laurent Javault | 10 septembre 2009
Très bonne critique du sujet du film.
Sacha Baron est un excellent critique des dérives consuméristes de notre société capitaliste.
J'ai apprécié le film mais la fin est un peu longue.
Avez vous vu le film "La fin de la pauvreté",
ca gratte plus qu'une "Vérité qui dérange" ou "Bruno"...
et mérite peut être une critique de votre part ?
Ce fim souligne bien que les aspects prédateurs, usuriers de nos sociétés modernes vont de pair avec l'essor de la consommation exagérée.
Le cycle de vie économique est: production/consommation qui dérive en surexploitation/surconsommation, et débouche en sur-endettement que ce soit chez le producteur ou le consommateur ....
drôle de mécanique diabolique
http://www.lafindelapauvrete.com/
http://www.theendofpoverty.com/
Ecrit par : bfredd9 | 09 janvier 2010
Oui je l'ai vu, il soulève des cas historiques trop souvent oubliés! comme l'interdiction en Inde de vivre du textile pour favoriser l'industrie anglaise, une tragédie,
mais selon moi il plaque une mécanique, un scénario sur tous les cas historiques,
il ne tient pas assez compte des contextes et il n'offre pas assez de reflexion,
je pense que c'est plus compliqué que cela, il m'a paru au final trop "simplificateur" même si utile.
Ecrit par : alice | 09 janvier 2010
Peut-être c'est trop simple mais c'est juste.
Au travers des contextes, on voit se reproduire un schéma identique : pays surendettés dont la subsistance des populations est menacée par une économie orientée vers l'exportation.
Mise au pas de l'indépendance des régimes locaux sous l'égide du Libre Echange qui concrétise un asservissement de leur économie.
La crise financière actuelle a aussi une origine simple: insolvabilité des banques à cause d'une spéculation effrénée sur des actifs pourris.
L'expression dans chaque économie y est aussi complexe selon les contextes.
C'est la vrai vie, des schémas simples mais une grande variété de réalisations.
On est loin d'AVATAR ( ou avec une fin différente et à l'épisode suivant car les locaux ont déjà perdus leurs armes et leur leaders, et sont en train de bosser dans les mines de nos gentils colons).
L'asservissement par la force est remplacé par un asservissement par la précarité (après un usage par la force raisonnée pour faire accepter le Libre Echange).
Reste que la 3D virtuelle est bien dépassée par le 3D réelle, je ne sais pas ce qu'en penserait Jean Jacques Rousseau?
Triste topique !
Ecrit par : bfredd9 | 18 janvier 2010
Je comprends que la simplification puisse justement être la meilleure façon de démontrer le caractère systématique du scénario de l'inéquité, l'exploitation et l'injustice.
Mais quand on lit "Le Palais de Cristal" de P Sloterdijk sur la naissance de la globalisation ou encore "l'empire du moindre mal" de JC michea en ce qui concerne la naissance du marché au XVII è, on se rend compte à quel point tout faisait partie d'une vision du monde qui n'avait pas conscience de sa culpabilité et qui pensait même éviter "le pire".
Je pense que c'est en comprenant comment les choses ont été autorisées, permises et acceptées, que l'on avance. Auj on dit "c'est dégueulasse!" et on aime ce film, mais on continue à accepter peut-être encore plus, de façon indirecte, par notre achat immobilier ou notre vêtement bon marché.
Je me méfie des films qui prennent une position d'accusation unilatérale et frontale, car je pense que si notre prise de conscience sur "les dégats que nous avons fait" est reelle, elle est très difficile à résoudre pour "ceux que nous sommes entrain de faire".
Nous devons avoir conscience que notre envie de critiquer ce que nous avons bâti s'accompagne d'une difficulté à nous défaire de nos acquis.
Ecrit par : alice | 19 janvier 2010

