14 janvier 2010
Avatar en débat
Si Radio Vatican se met à donner son avis sur le film-phénomène Avatar, c'est qu'il fait débat. Quel débat ? Plusieurs.
1° celui de la représentation de la nature et du choix de son esthétique (couleurs, formes, animaux, dangers, protections...)
2° celui de l'importance de la nature pour une communauté et de la valeur accordée à son caractère "intact"
3° celui de finalité de la force : détruire ou protéger, comme deux alternatives bien distinctes, deux finalités opposées
4° celui de la représentation des être vivants qui vivent dans et par la nature (culture orale, "chamanique", organisée en castes, devotion, pas d'outils ni armes sophistiqués, couples avec sentiments...)
5° celui de la représentation de la richesse "occidentale" : liée à la consommation de ressources naturelles rares et énergétiquement "hyperpuissantes"
6° celui de la représentation de la force militaro-industrielle et de ceux qui en ont les commandes
7° celui du message du film, avec plusieurs niveaux, ecologiste (il faut arrêter d'exploiter la nature et de commencer à la protéger), philosophique (la force est un moyen, seule la finalité compte), culturel (une civilisation moins développée vaut mieux que la nôtre dès lors qu'elle a quelque chose à préserver et perpétuer), etc.
Faut-il y voir, comme le suggère le chercheur Jean-michel Valantin, l'acte d'adoption de la culture amerindienne (chamanique) par les américains ? Autrement dit la preuve que les américains ont compris que la position de l'indien serait la meilleure face au peak oil et aux désastres environnementaux et climatiques actuels ?
Faut-il y voir, comme certains cinéphiles, l'enterrement de la 3D "qui ne fait pas mieux que Fantasia?"
Faut-il y voir, comme certains écologistes, l'acte d'entrée de la nature dans la prise de conscience occidentale?
En espérant ouvrir le débat.
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22 novembre 2009
Paul Watson et Franz Kaston Florez, deux héros exceptionnels de documentaires
Le Festival du Film de l’environnement (18-24 novembre) présente cette année deux documentaires sur deux défenseurs de l’environnement exceptionnels et très complémentaires : le canadien Paul Watson ("Pirate for the Sea") et le colombien Franz Kaston Florez ("L’Homme aux Serpents") Ils montrent deux façons de se battre avec un courage inouï pour la biodiversité, l’une marine l’autre sylvestre. Paul Watson joue l’offensive, Franz Florez la défensive, Paul Watson défonce les barrières, Franz Flores passe entre les barrières, Paul Watson harangue, Franz Flores discute, Paul Watson est craint, Franz Florez est un inconnu, Paul Watson a un gros bateau, Franz Flores a quelques serpents, Paul Watson a une équipe complète, Franz Florez a un stagiaire de 14 ans.
Pirate for the Sea est le portrait de Paul Watson, l’ancien militant de Greenpeace, fondateur de Sea Shephered. Un documentaire malheureusement sans ambition cinématographique, mais qui met très bien en valeur les actions, la personnalité et le courage inouï de Paul Watson, le « berger de la mer », défenseur musclé des baleines et des phoques. P Waston est porteur de détermination, d’enseignement, d’humour…une saveur qui donne au militantisme ce qui lui faut en plus pour devenir de
l’héroïsme. Le sien et celui de son équipage. Au départ d’une expédition un jeune bénévole annonce tous les risques de mourir…avec un magnifique sourire. Au retour d’une expédition, une scène montre le slam saisissant et musclé d’un membre de l’équipage sur le militantisme en mer, une bombe pour Eminem. Le film mobilise fortement, à la sortie du film, on veut immédiatement soutenir Sea Shephred et l’image du bénévole (déjà 3500 depuis la création de l’ONG) en haute mer dans des creux de 8 mètres, sans chauffage faute de carburant et assaillant un baleinier japonais est parée de tous les attraits.
L’Homme aux serpents : Mais Paul Watson parait vite « ancienne école » face à l’autre héros, à la fois très nu et très stratège : Franz Kaston Florez. Exit l’art de l’affrontement, bienvenu dans l’art de la négociation. En face ce ne sont pas non plus des gentils : il s’agit des guérilleros colombiens. Ici l’ambition cinématographique est présente, dans les mains du réalisateur Eric Flandin. Le film joue sur une forme légère, colorée, burlesque et entrainante pour faire passer tous les messages de fond. Toute l’efficacité du film tient sur un moyen très simple : un homme qui n’a comme moyens que des serpents. Des serpents dangereux. Et c’est là que le grand stratège, d’une intelligence extrêmement fine, apparait : dans sa capacité à se servir d’eux. Et cela suffit à tout dire. La forêt colombienne, restée intacte par la présence de la guérilla, est l’un des derniers lieux à pouvoir poser les questions avant l’arrivée des multinationales. Le message devient universel quand il est réellement généreux. C’est toute la force de ce film. Et sa capacité de mobilisation est immense : on a qu’une envie à la sortie, c’est de donner ses économies à la Fondation Nativa fondée par Franz et y chercher un programme de bénévole.
Entre les baleiniers japonais et les anacondas géants…il faut choisir.
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21 novembre 2009
« Age of Stupid » : l’âge où il faut être stupide pour trouver ça génial
Au festival du film d’environnement, le fameux film "Age of Stupid" était vivement attendu. Le petit phénomène anti réchauffement climatique anglais annonçait des merveilles. Le passé vu depuis 2055 s’annonçait intéressant. Deception et mini énervement sur le niveau des documentaires montés en épingle. Brouillon, confus, changeant d’axe, de traitement, il rate son objectif : faire passer un message clair. Il mélange deux films en un. Le premier : la prise de conscience du compte-à-rebours et des impacts grandissants à venir du réchauffement climatique, avec un simulacre d’actualités catastrophiques défilant jusqu’en 2055. L'idée est bonne et jusque là pourquoi pas, mais l’image du monde en 2055 est une pure science fiction avec une tour façon PK Dick au large de la Norvège conservant tous les savoirs les espèces et œuvres d’art du monde. Cette image non crédible de 2055 rend la prospective inefficace. Le deuxième : des portraits croisés d’individus d’aujourd’hui, un indien richissime ouvrant une compagnie d’avion low cost, un salarié d’entreprises d’éoliennes souhaitant en installer dans la campagne anglaise, un scientifique de la Nouvelle-Orléans ayant fait carrière dans le pétrole doté d’une nouvelle vision du monde depuis Katrina, Fernand Pareau, le doyen des guides en activité de la compagnie de Chamonix, une nigeriane exposée à l'exploitation pétrolière, deux enfants irakiens ayant fui leur pays... La variété de ces portraits est très pertinente car ils sont complémentaires mais trop nombreux pour être suivis au même niveau et pour participer une construction pertinente de points de vue. On finit par se demander face à ce grand éparpillement si cela n’aurait pas été plus efficace de se concentrer seulement sur les deux protagonistes les plus a même de générer une prise de conscience pour un occidental, l’éolien-man et le post-Katrina-type. Au final ces portraits ne sont pas articulés avec le jeu prospectif et vice-versa. On a donc deux films en un, sans propos construit, avec un plan fouillis. On se retrouve dans un melting pot avec un « sage post-catastrophe » qui finalement n’enseigne rien de plus qu’on ne sait aujourd’hui, ne parle pas autrement qu’aujourd’hui. Où est le travail d’imagination ? Doit-on se résigner à la seule réflexion néo-philosophique post cataclysme du sage dans sa tour de Norvège : l’homme ne s’est pas sauvé parce qu’il ne méritait pas d’être sauvé? Si c’est ça l'enseignement d'un sage en 2055, c’est que comme le réchauffement climatique, la pensée se sera aggravée.

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30 juillet 2009
Brunö : enfin !
Altermondialistes, écologistes et intellectuels devraient sauter à pieds joints, Brunö offre enfin une mise en image efficace de leurs critiques sur la société : Karl Lagerfeld érigé en Dieu, absence abyssale de culture, sexualité spectacle, vacuité de la mode, individualité fondée sur l’apparence, la médiatisation comme seule finalité des expériences, le mimétisme comme source d’aspiration individuelle, débilité du mannequinat, philanthropie dominée par le narcissisme, marques érigées en prénoms, corrélation entre la nullité d’une personne et son besoin de notoriété, argent roi, rôle moteur des médias dans l’accès à la notoriété par le scandale, etc.
Brunö est une satire sociale d’un genre résolument nouveau qui acte la désuétude des documentaires sur la société de consommation et la destruction de la planète que nous avons coutume de voir à l’écran. Les stars des documentaires visant la prise de conscience, de Michael Moore en passant par Yann Arthus Bertrand, Al Gore ou Leonardo Di Caprio…tous se retrouvent ridés et non botoxables, la faute à Brunö.
Ce film est une bouffée d'oxygène pour tous ceux qui ne croient pas ou en ont assez de la forme moraliste, anxiogène ou scolaire des constats sur les dérives de la société.
Des deux postures les plus efficaces, la neutralité le plus aboutie possible comme celle du magistral Jia Zhang-Ke ou l'angle de la partie prenante la plus révélatrice du sujet, Brunô a choisit la seconde et a eu le courage de se placer au cœur du dispositif : dans les dérives psychiques prescriptrices de la société.
Sur le plan cinématographique, Brunö est à la comédie ce que le livre d’Annie Le Brun Du trop de réalité est à l’essai : une idée par séquence / chapitre et non par film / livre. Les scènes d’anthologie s’enfilent comme des perles : le refrain « nous sommes tous des taïwanais », l’arrivée de l’enfant adopté dans sur le tapis des bagages, la rencontre spirituelle avec Milli Vanelli, etc.
Comme l’a si justement souligné Philippe Azoury dans le numéro de Libération du 22 juillet 2009, « sans doute que depuis Guy Debord personne n’avait administré une telle charge au spectacle ». Fort heureusement, dans cet horizon qui n’est rien d’autre qu’une dimension croissante du fonctionnement de la société actuelle, l’amour n’est pas totalement mort (le héros en prend conscience que lorsqu’il le perd et qu’il subit sa haine), ni la famille (cf. émission avec l’enfant adopté) ni encore la culture (cf. l’échec du projet porno-débilo-megalo-has been du héros).
Sacha Baron Cohen, Santiago Sierra, même combat
Le grand artiste espagnol Santiago Sierra dénonce l’exploitation des pauvres en les exploitant lui-même de façon ponctuelle. Rémunérés pour réaliser un travail temporaire inutile, absurde ou humiliant, les personnes précaires, souvent immigrées, sont par exemple utilisées comme tréteaux de tables pour un dîner, placées dans des bancs lors d’expositions, ou encore teintes en bond platine lors du vernissage de la biennale de Venise en 2001. Brunö va encore plus loin : des mexicains servent de chaise et table dans le cadre d’une interview people de Paula Abdul sur la philanthropie. Brunö poursuit avec l’organisation d’un casting pour une séance de photos artistiques avec son nouvel enfant adopté (on pense à Bettina Rheims, Terry Richardson, Patrick Demarchelier…). Les parents pauvres des jeunes enfants du casting acceptent tout, que l’enfant perdre 5 kilos en une semaine, qu’il soit déguisé en nazi, etc. pourvu qu’il soit sélectionné.
Par ailleurs les machines sexuelles et l’univers visuel de Brunö n’est pas sans rappeler l’artiste Paul McCarthy. Sacha Baron Cohen est un artiste encore mal discerné par la critique.
« J’adopte un petit africain »
Appliquant à la lettre toutes les recettes pour atteindre la célébrité, Brunö prend rendez-vous avec un cabinet de conseil spécialisé sur la notoriété des stars via leur engagement dans une cause. Brunö écarte leur premier conseil, le réchauffement climatique (global warming), présenté comme le plus porteur d’écho médiatique et le plus recherché. Ayant échoué à faire la paix au proche Orient malgré le consensus obtenu sur le Houmous et malheureusement pas le Hamas, Brunö fait un détour par l’Afrique d’où il ramène un enfant acheté contre un Ipod. En le sortant d’un carton à l’aéroport, il clame fièrement « Angelina's got one, Madonna's got one, now Bruno's got one". Cette scène phare du film est à mettre en perspective avec plusieurs réalités : 1° la médiatisation des adoptions d’enfants africains par les people est non seulement très importante mais supérieure à celle des adoptions d’enfants de couleur blanche (Sharon Stone a eu moins de presse que Madonna ou Angelina Jolie) ; 2° l’aide au développement n’a jamais été aussi faible que depuis que les stars s’en occupent ; 3° l’intervention d’une star multimillionnaire auprès d’un seul enfant est à évaluer au regard du nombre d’enfants orphelins dans le pays concerné et des moyens financiers dont la star dispose qui pourraient infléchir la vie non pas d’un seul enfant mais de centaines de milliers ; 4° le temps donné par la mère dont a besoin un enfant est important et une denrée rare chez une star ; 5° dans des sociétés holistiques, l’aide idéale consiste à aider la communauté la plus proche de l’enfant à le prendre en charge ; 6° plusieurs associations dénoncent le risque psychologique spécifique lié aux problèmes d'identification d’un enfant à peau noire à ses parents adoptifs à peau blanche. Autant d’éléments qui justifient la violence de la dénonciation du film. Le réel n’en fait pas moins, citons Gala.fr du 22 juin 2009 : « Madonna est aux anges! Son petit bout de chou Mercy James vient d’arriver en provenance du Malawi. C'est une nouvelle vie de princesse qui commence pour Mercy. (…) La petite sœur de Lourdes, Rocco et David Banda a quitté le Malawi vendredi soir, pour rejoindre Londres à bord d’un jet privé. (…) Dans sa somptueuse villa new-yorkaise, une vraie chambre de princesse attend l'ex-gamine déshéritée devenue une enfant star. (…) Et puis, Mercy James deviendra à coup sûr la cible favorite des paparazzi. Ainsi, elle n'aura pas à se constituer d'albums photos de sa jeunesse. Les photographes s'en chargeront pour elle. »
Où sont les altermondialistes?
La recherche sur Google « altermondialisme + Brunö » ne donne aucune réponse. Cela en dit long sur la capacité d’un mouvement critique à savoir localiser ses alliés.
L’absence de soutien, d’enthousiasme et de soutien du film Brunö de la part des milieux engagés, des critiques de la consommation, des militants pros sommet de Copenhague, des décroissants en lutte une société durable, etc. en dit également long sur leur ouverture culturelle et leur capacité à innover dans leurs formes d'expression.
Dans le film Home, Yann Arthus Bertrand interpelle son égal « le sapiens sapiens » pour lui montrer l’état déplorable de la planète. Puis, il en vient à lui parler de « ce qu’il peut faire », et là le mot-solution apparait, le même que dans La 11 heure ou encore Une vérité qui dérange : la consommation. Voici la consigne donnée en quelques secondes à la fin de nos chers documentaires dédiés à la destruction de la planète : il est possible de changer les choses en changeant notre consommation. Puis rideau. Avec Brunö, la consommation est le début et non la fin. Les dérives, les référents et les influences de la consommation sont creusés comme un sillon pour aboutir au constat d’une faille tectonique. Brunö a compris que la vérité la plus sidérante est à traquer dans les rebonds et nourritures de notre vie psychique et non le bilan d’un médecin légiste sur l’état de la planète. Brunö a compris que la meilleure place d’un investigateur est d’être acteur de ce qu’il dénonce et non juge.
Brunö ouvre la voie pour un dialogue critique avec le grand public et réussit par là un travail pédagogique sans précédent, car la prise de conscience passe forcement par un miroir et Brunö a la force rare d’incarner la laideur.
A lire : « Tout sauf anonyme » de David Reguer, éditions Anabet, ce dirigeant d’une entreprise spécialisée dans la réputation des personnalités et des marques donne, sous la forme d’un roman, l’ensemble des astuces et des tactiques, notamment via le web, pour sortir de l’ombre….
Brunö et son enfant adoptif
Madonna et son enfant adoptif
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14 juin 2009
Home, Sweat Home
L’action de mécénat de PPR vis-à-vis du film Home aboutit à un résultat de communication pour le groupe PPR au-delà de toute espérance. En une semaine PPR a touché plus de 100 millions de personnes pendant 60 secondes (génériques du film) et ce pour 10 millions d’euros investis. Ce résultat s’explique par un modèle inédit de financement du film qui n’inclut aucun retour sur investissement, les profits étant reversés à l’association GoodPlanet (enfin reconnue d’utilité publique) du réalisateur Yann Arthus-Bertrand, et qui a permis aux distributeurs (cinéma, télévision, DVD, Internet) d’avoir le film gratuitement et le distribuer « pas cher. » En une semaine, du 5 au 12 juin, 130 pays ont joué le jeu. 85 chaînes de télévision ont généré 100 millions de téléspectateurs, dont 8 en France. Même succès côté Web, avec 5 millions téléchargement
sur YouTube. La FNAC quant à elle a vendu 15 000 DVD le premier jour 50 000 le premier week-end : mieux que Harry Potter (mais moins cher : 4,99 euros, prix coûtant.) Seul mauvais suiveur, les Etats-Unis, avec un DVD vendu 25 $. Les médias ont eux aussi été de la partie, ils auraient offert environ 3 millions d’euros d’espace publicitaire. En interne chez PPR, 88 000 DVD ont été remis aux salariés les invitant à proposer « 88 000 initiatives » et un site interne dédié en 13 langues a été visité par 14 000 salariés. Selon Laurent Claquin, Directeur du développement durable du groupe, “Nous ne sommes pas irréprochables mais cette collaboration est une promesse d’action continue”. Derrières ces chiffres, les questions : Une marque est-elle légitime pour mener une action phare sur le développement durable si elle n’est pas elle-même déjà bien avancée ? Des audiences si importantes nécessitent-elles un processus de concertation sur la responsabilité du message ? Un contenu à la fois gratuit et d’intérêt général peut-il reposer uniquement sur des acteurs privés ? Au moment où « brand content » se développe, il important de débattre sur des principes de communication responsable.
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27 novembre 2008
Festival International du Film d’Environnement : moisson exceptionnelle de documentaires
Pour la 26ème édition du Festival international du film d’environnement (19 au 25 novembre 2008, La Pagode) les quinze films documentaires en compétition officielle ont frappé par leur qualité et leur ambition. Tour de piste de la moisson 2008. Trois tendances de la programmation documentaire se dégagent.
Tout d'abord, la démarche personnelle, centrée sur le réalisateur du documentaire lui-même. Dans ce format, le réalisateur se prête au jeu du citoyen ayant le désir de comprendre quelque chose qui ne va pas, qui le concerne et qui le dépasse également. Dans Addicted to plastic, le réalisateur-citoyen canadien Ian Connacher prend soudainement conscience de la place du plastique dans sa vie quotidienne, des problèmes qu’il génère et enquête sur les solutions pouvant le remplacer. Il n’hésite pas à mettre en scène ses réactions au fur et à mesure de ses découvertes. Dans Bigger Faster Stronger, l' américain Christopher Bell, adepte de la musculation et ex consommateur de stéroïdes, s’interroge sur le succès et la dangerosité de ce produit pour la santé et sur les leviers psychologiques du culte du muscle. La réalisatrice japonaise Masako Sakato
part du décès de son mari, ancien vétéran de la guerre du Vietnam, pour interroger la persistance des conséquences de la pulvérisation aérienne de l’agent orange quarante ans plus tard. Son film Agent Orange : a personal requiem (prix du Jury) montre les difformités et souffrances d’enfants victimes du pesticide, avec le ressenti en voix off de la réalisatrice, toujours dans la compassion et le pacifisme. Dans le cas de Saving Luna, un couple de journalistes canadiens démarre un reportage sur un phénomène inédit, un orque abandonné par son « pod » allant vers les hommes. Face à ce phénomène inexplicable et émouvant, le couple quitte la distance qu’il s’impose habituellement dans ses reportages pour livrer ses pensées intimes et décide finalement d’offrir son amitié à l’animal sauvage et de la filmer. La qualité de ce type de réalisation repose sur la qualité du réalisateur lui-même, acteur et interprète des évenements. Dans le cas de l’enquête de l’agent orange, le résultat est magistral, car la réalisatrice tire un enseignement pour elle-même du chemin parcouru. En revanche, pour Addicted to Plastic,le réalisateur se contente de la compréhension intellectuelle du sujet, sans vivre vraiment l’expérience de leur documentaire, ce qui est dommage.
Ensuite, le témoignage, mettant au premier plan une situation. Dans Flip the coin, le Bangladesh est victime aussi bien sur le plan social qu’environnemental des multinationales de la téléphonie mobile, et des chaines de sous-traitants dans l’économie mondiale permettant d’éviter les contrôles. Les montagnes chiliennes et ses précieux glaciers font face, dans Mirages d’un Eldorado (Martin Frigon, Canada, Grand Prix 2008), aux autorisations d’explorations de la multinationale Barrick Gold,
spécialisée dans les mines à ciel ouvert. Dans ce film, les victimes de la multinationale frappent les téléspectateurs par leur contrôle de soi, leur solidarité, leur pacifisme et ont valeur d'exemple. I am because We are montre les habitants du Malawi victimes du Sida et se penche avec maladresse sur leur tendance à la victimisation. Dans cette arrproche, lorsque la neutralité est atteinte, la dénonciation devient efficace, les situations parlant d’elles mêmes. Lorsqu’elle ne l’est pas, le tandem bourreau-victime peut s’ériger comme cadre empêchant d’autres angles d’analyse ou de solutions.
Enfin, la pédagogie, pouvant prendre la forme du cours magistral, avec parfois une surenchère d’expert. Dans le documentaire australien Crude (Richard Smith, Australie, prix du meilleur documentaire), la géologique est expliquée et mise en images de synthèses, et permet à chacun de comprendre la très complexe histoire du pétrole. The end of poverty donne un cours complet sur la colonisation, documents anciens et historiens à l’appui, visant à démontrer son rôle dans les maux actuels, avec un déterminisme parfois trop présent. L’histoire de Peuple Invisible, sur les Algonquins du Canada, est tracée depuis l’arrivée des colons, et montre sa lente destruction, là encore, avec peu de place pour les bifurcations en ce qui concerne son avenir.
Si les productions et réalisations restent encore du coté des pays les plus industrialisés et tendent à mettre en avant chez les victimes des pays du sud les valeurs perdues des pays du nord, dans la programmation 2008 la responsabilisation et le pacifisme restent moteurs. Agent Orange, Mirage d’un Eldorado, Peuple Invisible, Sin mais no hay pais, l’Apprenti, Saving Luna, Crude, resteront les meilleurs exemples de la moisson 2008. Reste à espérer qu’ils seront distribués à hauteur de leur intérêt.
Pour information : Alice Audouin, auteur de ce blog, a été Jury de ce festival, pour ls documentaires et les fictions
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29 juin 2008
Sortie en France du premier film sur l’Ecomafia : aucune aide financière et un accueil distant des milieux environnementaux
"Biùtiful Cauntri", premier film documentaire au monde sur le thème de l’Ecomafia réalisé en 2007 par Esmeralda Calabria a pour thèmes le rôle de la mafia dans la non gestion des déchets et le vécu par la population locale des pollutions qui en résultent. Le film s’appuie sur le rapport de Legambiente (première ONG environnementale italienne) mais aussi un rapport parlementaire. Le film n’apporte aucun scoop, les données sur l’Ecomafia étant publiques, mais propose une mise en image « coup de poing » de ces informations. C’est le « Cauchemar de Darwin » appliqué à la Campanie, premier territoire de la filière ordure des Caselesi (l’équivalent de la Casa Nostra en Sicile), qui ont un chiffre d’affaires global, toutes activités confondues, de 30 milliards d’euros. Le film sort en France au cinéma le 16 juillet.
L’Ecomafia, c'est-à-dire les activités de la mafia relatives au marché de l’environnement, compte parmi ces enjeux à la fois nouveaux et gigantesques qui restent pourtant au rang des sujets mal connus, au-delà des scandales médiatisés de la gestion des déchets à Naples et de la dioxine dans la mozzarella. La gestion des déchets (qui comprend l’enfouissement mais aussi le transport vers le Sénégal, le Pakistan, la Chine, la Tunisie…) et la pollution de la flore et de la faune qui en résulte ne sont qu’une partie de l’Ecomafia. Elle recouvre le cycle du ciment, le trafic d’animaux, les constructions illégales, les courses et combats illégaux d’animaux, etc. L’ensemble a rapporté 18 milliards d’euros à la mafia en 2007 selon le Rapport Ecomafia 2008 de Legambiente. Selon le même rapport, en 2007 : 30 000 effractions à la législation environnementale, 4866 décharges sauvages, 26 millions de tonnes de déchets gérés de façon illégale en Italie, 30 000 habitations illégales (en Italie, une maison sur 10 est illégale) ont été recensés. Le cas de la construction illégale (complexes touristiques, immeubles…) est à corréler avec les 225 000 hectares de forêts partis en fumée en Italie l’an dernier par des incendies volontaires. La radioactivité arrive également dans le jeu : récemment des traces d’iode 131 ont été retrouvées dans les déchets en Italie du Sud.
Déjà sorti et acclamé par la critique en Italie, la France sera le deuxième pays à accueillir le film. Non sans le courage héroïque du jeune François Scippa Kohn, son distributeur (Chrysalis Films), car les portes n’ont pas été grandes ouvertes et tout particulièrement dans le domaine de l’environnement, secteur sur lequel le distributeur pensait pouvoir compter. Malgré ses multiples demandes et la qualité exceptionnelle du documentaire, il n’a bénéficié d’aucune aide financière et doit se résoudre à ne pouvoir distribuer que trois copies du film (une copie = une salle de cinéma). Il n’a pas pu trouver les 35 000 euros qui lui auraient permis de faire 15 copies et d’atteindre ainsi une audience digne du sujet traité. « Les entreprises environnementales comme Veolia et Suez m’ont fait savoir qu’elles refusaient de soutenir le film, et pour les grandes ONG environnementales comme Greenpeace ou le WWF, je n’ai eu que de simples félicitations sur la qualité du film, rien d’autre. Naturalia, qui avait financé à hauteur de 30 000 euros la sortie de Notre Pain Quotidien n’a pas non plus retenu le sujet pourtant source d’une alimentation délinquante et toxique. » témoigne François Scippa Kohn. Dans le petit monde de l’environnement français, seuls France Nature Environnement, Nature & Découvertes et des blogs «écolo» ont manifesté une envie d'apporter une aide, mais seulement en termes de visibilité... aide déjà acquise côté médias auprès de Libération (qui a un journaliste remarquable sur ces questions, Dino Dimeo) et France Culture. La conclusion est parlante : un film au moins aussi important que «Notre pain quotidien», «Une vérité qui dérange» ou le «Cauchemar de Darwin» ne bénéficie d’aucune aide financière pour être distribué.
Pendant ce temps, la convergence entre criminalité et environnement s’accélère et de nouvelles activités de l’Ecomafia démarrent, comme la spéculation sur le reboisement et l'eau.
A l’heure où la France décide enfin du principe pollueur-payeur mais sans intégrer les filiales, et où l’inscription du délit environnemental au code pénal (comme le réclame ardemment Vittorio Cogliati le président le Legambiente) n’est pas abouti, la loi ne permet pas de résoudre le problème : la responsabilité et la culpabilité peuvent encore être séparées. La bombe qui se cache derrière le problème le rend d’autant plus complexe à dénouer : le lien entre les activités «propres» et la mafia à la fois sous-traitante et investisseur richissime. Les revenus de la mafia proviennent pour partie d’argent propre et repartent pour partie dans des activités propres, surtout à l'international. La lutte anti-blanchiment est à la traîne, laissant passer de l’illégal vers le légal des milliards d’euros. Dans les rapports annuels des établissements financiers, les informations sur la lutte anti blanchiment restent générales, peu chiffrées et peu ambitieuses, comme le démontre Odilon Audouin, expert en anti-blanchiment et PDG d’Intelleval. La justice italienne commence elle à accélérer. Le procès Spartacus marque la première action d'envergure en Campanie et la deuxième condamnation massive de mafieux (16 peines à perpétuité) dans un climat terrible de liquidation de tous ceux qui, chefs d’entreprise au premier rang, ont décidé de collaborer avec la justice. Mais là encore, la solution doit avant tout être sociale, la pauvreté étant le premier fléau de tous. Il n’est pas un hasard que dans l’Union Européenne, la Mafia soit la plus développée en Italie du Sud : c’est une région pauvre où l’emploi est difficile à trouver. La Mafia emploie et paye.
L’expansion de la finance, d’Internet et de la criminalité, et la multiplication de leurs interconnexions, sont les enjeux les plus complexes mais aussi les plus prioritaires. Aucune solution environnementale ne peut aboutir sans une action en amont sur ces terrains. Le retard des acteurs de l’environnement sur ces sujets est préoccupant. La question du lien entre finance et environnement est chère aux Amis de la Terre, mais qui agit sur la question du lien entre environnement et criminalité ?
Voir, aider et soutenir le film est une action pro-environnentale pertinente non seulement pour identifier le problème, mais surtout pour contribuer à la solution : la seule force pour lutter contre la mafia est la mise en lumière de leurs activités de l'ombre. Or le 16 juillet, seules trois salles obscures pourront mettre leur projecteur sur le sujet.
Distributeur : www.chrysalis-films.com
Livre : Gomorra, Roberto Saviano (Gallimard)
Pétition : Soutien à Roberto Saviano , Soutien à Denis Robert (autre courageux presque oublié, sur le terrain de la finance)
12:30 Publié dans Critique de films | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : ecomafia, scippa kohn, biùtiful cauntri, chrysalis films

