07 octobre 2011

Les éclaireurs de la crise globale

Jean-Michel Valantin,  chercheur en stratégie spécialisé sur les questions d’environnement, auteur de plusieurs ouvrages, se consacre à saisir et à prévenir la crise globale qui arrive. Une crise sans précédent, qui n’a pas la place qu’elle mérite dans les réflexions et les actions des décideurs et intellectuels actuels, à l’exception d’une poignée d’éclaireurs. Jean-Michel Valantin présente ces éclaireurs, dont une grande majorité est d'origine anglo-saxonne, lors d'un entretien inédit avec Alice in Warmingland.

SDC10526[1].JPGAlice in Warmingland : Les éclaireurs de  la crise globale sont-ils des intellectuels comme les autres ?
Non, leur rareté indique leur différence. A l’heure d’une hyper spécialisation de la pensée, ils savent réfléchir à une échelle globale et sont donc bien placés pour analyser la crise à venir qui est de nature globale, car multifactorielle. Ils réfléchissent en amont,  à partir de plusieurs variables, comme l’économie, le climat, les ressources naturelles, la finance, l’agriculture, la santé, la sécurité en comprennent les croisements et les effets domino en cours. Ils ont bien sûr souvent une spécialisation au départ, comme la défense, la géopolitique, la philosophie, la sociologie, l’urbanisme ou l’histoire, mais ils les éclairent avec d’autres champs. Par ce jeu d’interactions entre différentes disciplines, ils aboutissent tous au même cocktail explosif, une crise globale sans précédent à l’échelle de la planète. Ils diffèrent en revanche sur les capacités de réaction et de résilience des hommes face à cette crise. Deux camps se dessinent, les optimistes et les pessimistes.

Alice in Warmingland : Nous comprenons que la crise globale résulte d’une tragique combinaison de facteurs. Qui sont aujourd’hui les penseurs qui perçoivent le mieux ces interdépendances?
Deux auteurs me semblent incontournables. Michael Klare est un grand analyste des questions stratégiques et militaires américaines depuis 10 ans. Il est l’un des meilleurs analystes sur le lien entre les conflits liés à la compétition pour les matières premières, le pétrole et les ressources géologiques.  Il permet de comprendre le lien entre la sécurité et l’environnement. C’est déjà très important.
J. Howard Kunstler, urbaniste, spécialisé sur les grandes banlieues américaines qu’il considère comme "le plus grand gaspillage de ressources de l’histoire humaine", part d’un angle plus atypique. Il décrypte les interactions entre environnement, société et sécurité à l’échelle planétaire.  Il appelle notre XXIème "le siècle de la longue urgence", dans lequel les problèmes de changement climatique, de crise des hydrocarbures, de pénurie d’eau et de nouvelles pandémies, vont entrer en synergie, ce qui aboutira à une grande fragilisation des sociétés. Cela posera selon lui inévitablement des questions de sécurité et de défense, car il faudra assurer l’accès à la nourriture et gérer les conflits. 

Alice in Warmingland : Une fois la crise planétaire arrivée, comment les sociétés réagiront-elles ? Y aura-t-il forcément des conflits? 
Je reformule la question, les questions environnementales vont-elles entrainer la guerre ou la paix ? Malheureusement la plupart de ces visionnaires penchent pour la guerre. Jacques Blamont, ancien directeur du CNES et responsable du programme Ariane, montre bien le risque de convergence entre les évolutions environnementales et les nouvelles évolutions technologiques stratégiques, comme le problème de la prolifération des armes nucléaires. Le risque, c’est que les inégalités augmentent. Les territoires du Nord, selon lui mieux préparés, seront une valeur refuge, un lieu probable de résilience, tandis que ceux du Sud subiront de plein fouet la crise. Tout cela risque de générer une montée des agressions asymétriques, le Sud se retournant alors contre le Nord. On risquerait ainsi d’aboutir à deux mondes totalement séparés, l’un préservé, comprenant l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest, et l’autre, c’est-à-dire le reste du monde, durement touché, sous tension. Pour continuer à se préserver, des stratégies de plus en plus dures seraient mises en place par les pays du Nord.  Et les tensions idéologiques ne pourront que se renforcer.

Alice in Warmingland : Et la vision optimiste ?
Herald Welzer a posé une excellente question qui est le titre de l’un des ses ouvrages, « Pourquoi on tue au XXI è siècle ? »  Il y analyse les facteurs de mortalité induits par le réchauffement climatique et les facteurs de tension sociale, ainsi que les risques de radicalités idéologiques. Il redoute la mort de populations entières en Afrique, du fait de la sécheresse. L’Afrique, selon son analyse, combine tous les grands facteurs de vulnérabilité, politiques, environnementaux et économiques. Il appelle un réveil éthique, se bat pour une solution solidaire, consistant tout simplement à ne pas laisser mourir le continent africain.
André Lebeau, ancien directeur du CNES, analyse lui aussi le rapport entre l’humanité et son journal-bonnes-nouvelles-jeremy-rifkin-empath-L-Opm3W0.jpgenvironnement sous l’angle de la crise des ressources. Pour lui, l’impasse impose impérativement de raisonner en termes de partage, les conditions d’existence sur la planète ne pouvant être l’apanage d’un sous-groupe ou d’une zone géographique. Lui aussi se bat pour une solution plus positive, pour une culture du partage.
Enfin, Jeremy Rifkin, en proposant une lecture de l’humanité sous l’angle de l’empathie, ouvre également une voie d’espérance. Il est convaincu que l’empathie est une donnée constituante de l’homme qui pourra le sauver de la catastrophe ou en tout cas lui permettre d’agir avec plus de solidarité au moment de la catastrophe.  Bien sur, Edgar Morin, en appelant lui aussi à une réaction éthique, participe de ce mouvement.

Alice in Warmingland : A l’exception d’Edgar Morin, aucun auteur dans cette liste n’est connu du grand public, c’est inquiétant. N’y a-t-il donc pas aujourd’hui parmi les intellectuels médiatisés, de visionnaires aptes à prévenir de ce qui arrive ? 
Les intellectuels les plus audacieux,  les plus lucides et les plus tournés vers les temps présents à venir sont ceux qui sont les mieux outillés pour penser la crise. Ce ne sont donc pas ceux, très nombreux, qui se consacrent à revisiter encore et encore l’histoire de la philosophie. Parmi les intellectuels médiatisés, Peter Sloterdijk et Slavoj Zizek sont selon moi les plus pertinents. Ils ont une approche à la fois extrêmement lucide et  multifactorielle.  Des penseurs renommés comme Christopher Lash, Karl Polany, Norbert Elias, ou aujourd’hui dans un  autre registre, par exemple Jared Diamond, avec son fameux ouvrage  "Effondrement", dans lequel il analyse l'extinction de certaines civilisations du fait de la raréfaction des ressources conjuguée à des décisions politiques inadaptées, offrent tous une approche consciente de la fragilité de l’édifice sur lequel nous avons bâti nos sociétés.

Alice in Warmingland : Peu de ces auteurs sont connus du grand public ! Alors comment peut-il être prévenu de ce qui arrive ? Comment la société dans son ensemble peut-être savoir ?
La crise à venir est également très bien sentie pas les artistes, qui sont depuis toujours des capteurs de signaux faibles, elle est palpable là où sont mis en scène la peur et les mauvais pressentiments, au cinéma, la télévision,  les romans de science-fiction, et cela peut être des succès commerciaux mondiaux. Franck Herbert, dans le livre de science-fiction « Dune » qui a donné le film du même nom, montre parfaitement le lien entre la maitrise des ressources vitales et l’exercice de la puissance.  «  Le Seigneur des Anneaux » met également en scène le danger à rompre les grands équilibres. Plus récemment, le dernier James Bond « Quantum of Solace » fait comprendre la question de l’eau comme enjeu stratégique, ou encore « Survivors », étonnante série de la BBC, qui pose la question de la survie après une épidémie mondiale. Depuis la naissance du cinéma, «King-Kong» ne cesse de revenir avec de multiples versions, mettant en scène l’incessante leçon sur l’importance de notre lien à l’environnement et sur la crainte d’un effet boomerang suite à notre trop grande prédation. Même la télévision fait appel à cet imaginaire, la série MI5 place l’environnement et la crise des ressources au centre de nombreux épisodes des saisons 4, 5, et 6 ! Et même les enfants peuvent comprendre, « 20 000 lieues sur les mers » de Jules Verne aborde déjà des questions contemporaines essentielles ! L’accès à la prise de conscience est possible, à la fois par la raison et par la sensibilité

51hSHSGduyL__SL500_AA300_.jpgAlice in Warmingland : Une fois au courant des scenarii tragiques, que faire ?
Sublimer l’angoisse qu’ils génèrent et la transformer en action. Il faut tout faire pour que les pires scénarii n’arrivent pas, et pour cela nous devons nous en croire capables, même si une augmentation de la température moyenne de +2° est aujourd’hui une très forte possibilité. Nous devons avancer parallèlement sur deux fronts, l’adaptation à la crise et la lutte contre les facteurs aggravant les changements d’ores et déjà engagés. Nous devons réagir vite et bien à tous les niveaux, à une échelle personnelle, communale, départementale, régionale, nationale et internationale. La bonne nouvelle, c'est que cette dynamique est enclenchée.

 
Les livres-éclaireurs de la crise globale
"The Race for What's Left: The Global Scramble for the World's Last Resources", Michael T Klare, 2011
"Something New Under the Sun: An Environmental History of the Twentieth-Century World", John Mc Neil, Penguin Books, 2000
"Future History of the Artic", Charles Emmerson, The Bodley Head, 2010
"Introduction au siècle des menaces", Jacques Blamont Odile Jacob, 2004
"Oilopoly", Marshal Goldman, Onworld Publication, 2010
"Climate Wars", Gwynne Dyer, Oneworld Publications (2010)
"The Long Emergency: Surviving the Converging Catastrophes of the Twenty-First Century", James Howard Kunstler, Atlantic Books, 2005.
"Resource wars, The New Landscape of Global Conflict"
, Micheal T Klare A Metropolitan/Holt Paperbacks Book, March 2002
"Rising Powers, Shrinking Planet", The New Geopolitics of Energy, Michael T Klare, Holt Paperbacks, March 2009
"Les horizons terrestres ; réflexions sur la survie de l’humanité", André Lebeau, Editions Gallimard, collection « Le débat », Paris, 2011

Ouvrages de Jean-michel Valantin
"Hollywood, Le Pentagone et Washington", Editions Autrement, 2003, 2010
"Ecologie et Gouvernance Mondiale", Editions Autrement, 2007
"Menaces climatiques sur l'ordre mondial", Lignes De Repères Editions, 2005

Cet article a également été publié sur le site de Terra Eco
http://www.terraeco.net/Les-penseurs-visionnaires,40263.h...

26 juillet 2011

L'inséparabilité du social et de l'écologie

François Flahault, philosophe, et Eloi Laurent, économiste, abordent le social et l'environnement comme un tout, démontrent leur inséparabilité et  luttent contre l'arbitrage entre les deux. Leur chemin vers cette vision  commune est pourtant différent, il part d'une réflexion sur le bien commun  pour le philosophe, et d'une étude des liens entre les inégalités sociales  et les crises écologiques pour l'économiste. Ne s'étant jamais rencontrés  auparavant, ils croisent pour la première fois leur point de vue, dans les Jardins du Palais-Royal, à l'initiative d'Alice in Warmingland

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Derniers ouvrages parus :
-François Flahault, "Où est passé le bien commun" (Mille et une nuits, janvier 2011), "Le crépuscule de Prométhée" (Mille et une nuits, novembre 2008)
-Eloi Laurent, économiste, auteur de "Social-Ecologie" (Flammarion, mars 2011), "Une Union sans cesse moins carbonée ? Vers une meilleure fiscalité européenne contre le changement climatique", avec Jacques Le Cacheux (Notre Europe, 2009)

 

Alice Audouin : L’écologie et le social font partie du bien commun, une notion malheureusement aujourd'hui peu investie.

François Flahault : Il est évident que notre environnement physique et biologique constitue un bien commun ou bien collectif. Mais notre environnement social et relationnel constitue lui aussi notre milieu de vie et, à ce titre, un bien commun. L’écologie ne concerne pas seulement notre existence matérielle, mais aussi notre existence sociale et notre existence psychique. Chacun de nous vit dans un écosystème complexe fait de ses relations directes ou indirectes avec les autres, de tout ce qui structure ces relations, mœurs, institutions, lois, entreprises, État, de tout ce qui les nourrit, culture, activités de toute sorte, goûts que l'on partage, biens matériels et immatériels, et bien sûr, de ressources naturelles. Quand cet écosystème se disloque, l'être humain se désagrège avec lui. Les dépressions liées au chômage, marquant la perte de lien social, en sont une preuve. Derrière la dégradation du lien social, du travail, de l'environnement, des institutions et la montée des inégalités sociales, ce sont les conditions d'existence et d'épanouissement de l'humain qui sont en jeu et qui sont menacées. Nous agissons comme si la vie sociale allait de soi, nous regardons la société comme une donnée, comme une route où l'on conduirait ensuite à sa guise son propre véhicule, mais il s'agit au contraire d'un terreau fragile, qui peut facilement se dégrader et qui doit donc sans cesse être entretenu et jardiné. Pour cela, le bien commun doit être réinvesti, c'est une notion bien plus bien plus riche que celle d'intérêt général qui a une origine économique et politique, définie comme la somme des intérêts particuliers. La somme des intérêts individuels n'équivaut pas forcément au bien commun, surtout dans une société où ces intérêts sont plus que jamais de court terme.

Eloi Laurent : En économie, l'approche théorique standard consiste à penser que les mécanismes de coopération sont optimaux, qu’ils n’ont pas besoin d’être entretenus ou corrigés. Or les crises écologiques et les inégalités sociales sont la preuve que les mécanismes de coopération existants, économiques et politiques, ne sont pas optimaux et doivent être corrigés. La "tragédie des communs" de Garrett Hardin nous démontre depuis 1968 que pour atteindre un optimum social et écologique, la poursuite de l’intérêt individuel ne suffit pas. Si chacun ne pense qu’à son propre territoire, il finit à long terme par le détruire. Le duel de notre époque, c’est donc la "main invisible" d'Adam Smith contre "la tragédie des communs" de Garrett Hardin, avec Elinor Ostrom, et ses bonnes institutions de gouvernance écologique, comme juge de paix !

Alice Audouin : Peu d'ouvrages de philosophie s'attachent à ce point de départ de l'être humain, aux conditions préalables et nécessaires à sa viabilité et à sa pérennité.

 François Flahault : Cette approche est malheureusement marginale, car elle introduit les dernières découvertes la primatologie, la paléoanthropologie et de la pédopsychiatrie, qui démontrent le besoin qu’a l’être humain, non seulement enfant mais aussi adulte, d’un environnement propice pour développer et maintenir une bonne vie physique et psychique. Ces disciplines sont éloignées de la pratique philosophique actuelle essentiellement tournée vers le passé et l’étude de l’histoire de la philosophie. Les philosophes ont tendance à rattacher l’écologie à un rêve d’harmonie, une poétique, un nouvel altruisme, donc loin des concepts qu'ils investissent le plus. L’idée de dire que la vie sociale précède l'être humain, le façonne, parait tellement de bon sens que l’on s’arrête là, cela paraît être une banalité. Pourtant, lorsque ce qui soutient l’existence s’effrite, il faut s’en occuper.

Alice Audouin : Comment  la notion de bien commun a-t-elle laissé la place à celle d'intérêt, à l'origine de l'individualisme contemporain?

François Flahault : La notion de bien commun nous vient de l'antiquité. Elle est encore présente chez Thomas D'Aquin qui pense, comme Aristote, que la vie en société est l'état naturel des humains. Cependant, dès le XIVe siècle, les Franciscains ont commencé à penser que l'homme ayant été créé par Dieu, n'a pas eu besoin de la société, des institutions et de la culture pour être pleinement humain, et que ce sont les hommes qui ont délibérément créé la société pour pallier leurs déficiences. Portée par le christianisme, cette idée s'est développée: le rôle de la religion est de répondre à nos besoins spirituels, le rôle de la société est de pourvoir à nos besoins matériels. La sociétécommence à être vue comme une organisation utilitaire. L'idée, présente dans la plupart des sociétés dites païennes, selon laquelle la vie sociale et les cultures humaines sont nécessaires pour soutenir notre existence psychique, cette idée a progressivement perdu sa valeur: contrairement à notre corps, notre âme est une substance incorruptible directement créée par Dieu. Et notre âme, c'est ce qui fait de nous une personne. Il a suffit de remplacer Dieu par la Nature pour laïciser cette croyance et la détacher de son origine religieuse. Ainsi, étant assuré de son existence en tant que personne, chacun est libre d'employer sa raison pour servir ses intérêts en ce monde. Il est même souhaitable qu'il cultive cette passion rationnelle qu'est l'intérêt plutôt que des passions destructrices comme l'amour propre et la guerre. Ainsi naît l'homo oeconomicus, corrélat d'une société conçue comme utilitaire, le tout baignant dans le rêve d'une Providence à l'œuvre dans la nature - rêve cher au XVIIIe siècle, et d'où nous vient, avec la fameuse main invisible, l'idée d'une autorégulation desmarchés. Ainsi, l'individu apparaît à lui-même comme ayant une substance propre, une forme de puissance, de potentiel à exploiter, la société étant une donnée extérieure à lui, un terrain où il va exercer ses qualités propres. Comme si l'homme était d'une autre nature que la société et que la planète où il vit. Un colon, en quelque sorte. Cela ouvre l'imaginaire des destins individuels, où chacun devient le héros de sa propre vie. L'individu compose avec la société, mais ne doit son succès qu'à lui-même et à ses qualités personnelles. C'est le self made man, celui qui se fait tout seul et réussit tout seul, et amasse dans certains cas des millions. Les crises écologiques viennent aujourd'hui briser nos rêves prométhéens, elles nous rappellent que nous sommes faits de la même étoffe que la planète dont nous sommes nés.

Alice Audouin : La croissance apparaît alors comme une locomotive qui traîne des wagons d'externalités négatives aussi bien économiques que sociales. Et ces wagons sont de plus en plus lourds à tirer.

Eloi Laurent : Selon moi, sur le plan historique, tout part de la révolution industrielle. Outre sa dimension technique, avec une rupture nette entre les rythmes naturels et le rythme des machines, elle est tout autant une révolution des institutions, à travers la généralisation des droits de propriété, des contrats et de la mondialisation. Cette révolution institutionnelle autant qu'industrielle aboutit, au plan mondial, à la situation décrite par la formule « The West and the rest » (l’ouest et le reste) et marque le début d’un déséquilibre. La Chine, aussi prospère que les pays occidentaux jusqu’à la fin du XVIIème, décroche, et à l’inverse un minuscule pays, l’Angleterre, devient le Royaume-Uni avec un empire économique gigantesque. Tous les rapports précédents entre les pays sont dynamités.  Avec la révolution industrielle, trois phénomènes se juxtaposent, premièrement, la prospérité économique dans un cadre de croissance démographique, ce qui donne tort à Malthus qui a pourtant raison pour les 18 siècles qui l'ont précédés ; deuxièmement, le début des dérèglements globaux environnementaux, les crises écologiques démarrent dès le début du 19ème ; et troisièmement, l’apparition de nouvelles inégalités sociales, le creusement de l?écart entre les plus riches et les plus pauvres, non seulement entre les pays mais également dans les pays. 1950 marque ensuite une autre accélération, encore plus vertigineuse : on passe de la révolution industrielle à la croissance industrielle. Puis arrivent les années 90 avec l’ultime étape, la mondialisation de cette croissance industrielle. Et tous les effets positifs et négatifs se démultiplient alors. La prospérité, les crises environnementales et les nouvelles inégalités sociales se diffusent à une échelle mondiale.

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François Flahault : Les choses empirent à l'Ouest depuis la chute du bloc de l'Est. Avant sa dislocation, il servait de contre pouvoir, y compris en termes de droits sociaux. Les standards étaient élevés chez nous, car le système communiste, concurrent du système capitaliste, se déclarait champion sur ce volet-là, il s'agissait donc de ne pas se montrer trop inférieur, afin de ne pas faire basculer les électeurs de l'autre côté. Syndicats, droits sociaux, acquis sociaux jouaient un rôle politique, dans le cadre de cette concurrence avec l’Est. Une fois le bloc de l’Est dissous, il n’y a plus de scrupules ou de précaution à avoir, et l'on se retrouve avec une seule croyance, une seule idéologie, qui se répand sur la planète, sans adversaire. Le "moi je" triomphe, fondé sur cette fausse idée d'un "je" parfaitement autonome. Il est intéressant d'analyser les discussions autour de la charte de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Dans cette déclaration, il y a un noyau universel, une règle d'or fondamentale, de nature morale, cette idée de ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent, c’est très bien, mais on reste dans une approche juridique fondée sur une liberté individuelle conçue comme indépendante de la vie sociale. On prend la société comme une donnée, sans se préoccuper de ce qui la rend bonne ou mauvaise, de ce qui va justement lui permette d’être ou non garante des droits des individus. C'est insuffisant. Certains ont pourtant soulevé la question, au moment de sa rédaction, d'y adjoindre la notion de devoir, dans une vision plus systémique de réciprocité entre l'individu et le tissu social. Définir le bien commun et ses modalités de préservation, ce que serait une société "bonne" et les modalités pour qu'elle le reste, est le travail en amont qui n'a malheureusement jamais été fait, aboutissant à une société très individualiste, où chacun a des exigences vis-à-vis de la société devenue une sorte de comptoir de réclamations. Les droits de l'homme ne sont pas la condition mais le résultat du bien commun, qui lui, n'est malheureusement pas investi. Dans mon livre j’essaie de démontrer que les droits de l'homme ont besoin du bien commun, pour ne pas rester boiteux.

Alice Audouin : Comment  justement combiner l’environnement et le social pour aboutir à une société durable?

Eloi Laurent : Il faut cesser d’arbitrer entre le social et l’environnement. Comprenons que la notion même d’arbitrage entre les deux est un non sens. Aujourd’hui, telles que les choses sont présentées et souvent pensées, la question sociale est brandie comme étendard contre la protection de l’environnement. On a su créer un lien positif entre économie et écologie à travers l'économie verte, il est temps que le même couplage se fasse entre social et écologie. Il faut concevoir en amont le lien entre les deux, comme le font déjà la Suède ou l’Allemagne. La taxe carbone se passe très bien en Suède, car ce pays a pensé en amont les impacts sociaux négatifs et les a compensés. Les politiques écologiques ne peuvent exister autrement qu'encastrées dans les politiques sociales. Si un segment de population subit un effet néfaste sur le plan social en raison d'une mesure environnementale, comme dans l’exemple de la taxe carbone qui pénalise en effet en théorie les plus modestes, ce n’est pas la mesurequ’il faut retirer, mais une mesure supplémentaire qu’il faut instaurer pour la population en question, c’est pourtant du bon sens!

Alice Audouin : Si les inégalités sociales sont en amont et aval des crises écologiques, quelles seraient les mesures prioritaires à mettre en place pour lutter contre elles?

Eloi Laurent : A l’échelle de la France, la réduction des inégalités sociales passe par de nombreuses mesures, dont l’augmentation du taux d’imposition pour les plus riches. Il faut réarmer socialement l’impôt. Les Etats-Unis, sous Roosevelt, ont taxé les plus riches à 90 %. Les fortunes taxées n’ont pas quitté les Etats-Unis pour autant. La menace de la concurrence fiscale est dans une certaine mesure un prétexte, surtout pour un pays comme la France, où l'on souhaite vivre et résider. Dans leur articulation directe avec l’environnement, les inégalités sociales doivent être comprises selon la perspective des inégalités environnementales, et en leur sein, la précarité énergétique, qui touche déjà 13 % de ménages et va exploser avec la hausse du prix de l’énergie fossile, est une priorité. En la connectant aux grands projets de rénovation thermique et à une politique de transition énergétique, on peut associer les plus modestes et les classes moyennes, car on peut à la fois réduire la pauvreté et créer des emplois. Il faut plus généralement lutter contre les inégalités environnementales, en intégrant le degré de vulnérabilité de certaines populations. On a tous le souvenir de la canicule de 2003 qui avait majoritairement touché les personnes âgées isolées. Les niveaux de risque, d’exposition, ne sont pas les mêmes selon les populations, en fonction de l'âge, du statut social. Cette justice environnementale est aussi et peut-être surtout à mettre en oeuvre à l’échelle globale. Prenons la question du dérèglement climatique, Les pays riches, non seulement responsables des trois quart des émissions depuis le 19ème, ont aussi davantage de capacités d?’daptation, là encore l'inégalité est au coeur de la crise écologique.

 

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Alice Audouin : La conscience s'accélère, les propositions sont prêtes, et pourtant l'action semble paralysée, n'êtes vous pas découragés ?

Eloi Laurent : Tout s'accélère en matière d’environnement, mais malheureusement la crise avance plus vite encore que la prise de conscience. Les derniers chiffres sur les émissions de gaz à effet de serre annoncent des avenirs encore plus sombres que prévus. Je crains une désynchronisation, un temps de retard de la réaction humaine, si rapide soit-elle. C’est un peu Achille et la tortue. Mais je crois au progrès des politiques publiques porté par la soif de justice, je crois au découplage absolu entre développement humain et impact environnemental et à la redéfinition de la richesse et du bien-être.

François Flahault : La notion de progrès a eu le vent en poupe tant qu'on a pu croire qu'il se réaliserait de lui-même, en vertu de la main invisible ou bien des lois de l'Histoire. Mais comme il est de plus en plus évident que tout progrès repose sur des efforts humains et qu'il n'y a pas de providence naturelle qui le garantisse, la tendance, aujourd'hui, est à la baisse des ambitions, sauf bien sûr en termes de richesse matérielle. Je suis frappé par cette atmosphère de renoncement. Même les partis de gauche semblent avoir perdu cette volonté de progrès qui se traduit par une lutte contre l'injustice sociale. On baisse les bras, et cela alors que la qualité de vie sociale et l'environnement sont menacés et que les ressources qui permettraient d'y faire face n'ont jamais été aussi abondantes. Alors, c'est le moment de repenser à un exemple encourageant: au cours des années 1780, une poignée de gens ont entrepris d'abolir la traite et l'esclavage alors que ceux-ci n'avaient jamais été aussi profitables. Ils n'ont pas baissé les bras et leur ténacité a fini par porter des fruits.

Alice Audouin 25 juillet 2011

14 février 2011

Iegor Gran : un iceberg jeté dans la marmite écolo, qui éclabousse le GIEC

Le pamphlet "L'écologie en bas de chez moi" de Iegor Gran est une photographie saisissante, sincère et drôle du rejet de l’écologie par l'élite culturelle et intellectuelle, ou plutôt du rejet de discours de l'écologie jugé, au mieux, massif et moralisant. Cette photographie est d'autant plus parlante à l'heure où, bien que l'enjeu gagne du terrain, 40 % de la population française (étude Ethicity/Ademe 2010) s'affirme hostile à l’écologie. Force est de constater la difficulté actuelle du réchauffement climatique : être fréquemment perçu comme un dogme, et non comme une réalité.

Dans son ouvrage, l'auteur attaque avec férocité, humour et militantisme intellectuel, deux camps aujourd'hui opposés, les climato-croyants (ceux qui croient aux prévisions du réchauffement climatique) et, dans une moindre mesure, les climato-sceptiques (à l’opposé, ceux qui n’y croient pas). A la place du recul, de la concertation et du doute, le réchauffement climatique déclenche chez les climato-croyants une réaction immédiate, une ruée vers les éco-gestes et autres « to do list » pour sauver la planète, un bouleversement de la vie quotidienne et une nouvelle vision du monde désormais organisée  entre « ce qui est bien »  et « ce qui n’est pas bien » directement inspirée de ce qui est avec ou sans CO2. L’ampoule incandescente devient l’ennemie de l’ampoule basse consommation et la guerre commence. Si l’auteur déplore cette approche réductrice et infantilisante, son double cerveau de Centralien et d'écrivain ne trouve pas non plus de repos chez les climato-sceptiques, le plus souvent dénués, montre-t-il, d’arguments intelligents. 

Iegor Gran accuse l'écologie de débarquer dans la société avec un grand récit de menace fondé sur des prévisions alarmantes, des listes de coupables et une liste de produits dits responsables à acheter. La menace climatique crée la  pression du « y a pas le choix, y a qu'à, faut qu'on » et s'appuie dangereusement sur un storytelling digne des grands "ismes" de l'histoire : fin de humanité, apocalypse, catastrophe planétaire, fin de notre civilisation, etc. mis en scène par Yann Arthus-Bertrand, pas vraiment l'élève de Bergman. La façon dont le discours écologiste réinterprète l’histoire de l’humanité sous l’angle univoque de la critique de la science, du pétrole, de la globalisation et du capitalisme et décrit l’homme comme un infâme prédateur de ressources qui doit impérativement ouvrir les yeux sur ses ravages, constitue, pour l’auteur, une menace pour l’humanité bien plus importante que le réchauffement climatique lui-même. Il déplore ce recrutement par la peur et proclame que si l’écologie devient une idéologie, alors il faut la combattre. Ce qu’il fait avec brio.

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Selon Iegor Gran, le "climato-croyant" surclasse une nature à l'état brut et sous-classe ce qui ne se compte pas en pétrole à chasser, la culture. La volonté d’une rupture de civilisation pour mettre en place un mode de vie "durable" inquiète l’auteur, qui se demande ce que va devenir la culture, si l’idéologie verte en venait à la soumettre à son grand programme. Mais force est de constater que sa crainte est pour l’instant infondée. La culture a aujourd’hui tendance à réduire l’écologie à ses deux stéréotypes « dogma » et « baba » et à lui fermer la porte au nez. L’auteur pourrait donc se réjouir au lieu de s’alerter. Les exceptions à cette indifférence sont très rares : moins d'une dizaine d'expositions, pièces de théâtre ou chorégraphies sur la thématique par an, et seulement deux Prix en arts visuels, dont le Prix COAL Art & Environnement évoqué par l'auteur, dont la notoriété est insignifiante comparée à celle du Prix Marcel Duchamp. Reste à savoir si un milieu culturel, volontairement isolé par une barrière d'aprioris de la réalité des dérèglements du monde ne tombe pas  dans l'ostracisme dont il pense se protéger.

Dans cette attaque brillante et impertinente, l’auteur finit pourtant par trébucher du côté des climato-sceptiques à l’occasion du passage qu’il consacre à railler les climatologues du GIEC. Il souligne leur opportunisme, leur médiatisation, leurs avancées de carrières et leurs augmentations de budgets retirées grâce à leur prestigieux statut de membre du GIEC, tels de nouveaux héros de la cause majeure qu'est le réchauffement climatique, « vous vivez enfin votre heure de gloire et vous n’êtes pas prêts à vous en passer. » écrit-il. L’auteur dévoile ici son ignorance des scientifiques professionnels, erreur courante de la part d’ingénieurs pensant pouvoir s'appuyer sur la formation scientifique de leur jeunesse. La réalité est tout autre que son analyse. La climatologie qui, rappelons le, comprend des dimensions de l’océanographie, la glaciologie, la météorologie, la géologie, la biologie, et relève de la recherche fondamentale, avance selon le fonctionnement de la science internationale, au travers de journaux techniques évalués par des pairs (plus de vingt journaux en climatologie). Etre membre du GIEC n’a aucune incidence sur la valeur et l’évaluation de ces publications. Un passage télévisé en Gaule n'a pas davantage d'influence, les scientifiques internationaux qui évaluent les publications sur un plan uniquement technique ne parlant pas le français. Sur la masse des publications en climatologie, le quart seulement concerne le réchauffement climatique. Sur les trois Groupes du GIEC, seul le Groupe 1 comprend des climatologues, soit le tiers, les autres parties, les études d’impacts et la rémédiation ne concernent pas la climatologie. Loin d’augmenter comme l’écrit l’auteur, les budgets de recherche en climatologie baissent, il y a de moins en moins d'appels d'offres, zéro pour l’ANR (Agence Nationale de la Recherche), le CNRS vient d’annuler ceux de  2011 et les crédits européens déclinent. En revanche, rien que pour les Etats-Unis, 500 millions de dollars auraient déjà financé des scientifiques climato-sceptiques, donc pas vraiment ceux du GIEC. Enfin, on se demande de quelle gloire parle l’auteur. Qui a un poster d'Edouard Bard, Jean Jouzel, Hervé Le Treut ou encore Claude Lorius dans sa chambre? Qui les connaît? Les climatologues français du GIEC ont été le plus souvent médiatisés au travers de mises en scènes qui les dévalorisaient (Jean Jouzel savait-il en passant au JT que V. Courtillot était filmé après son interview puis intégré a posteriori au débat ?), le plus souvent du côté de l’accusé, rôle dans lequel ils avouent ne pas exceller (on le confirme) et ne faire que par devoir. Combien d’interviews, de prises de paroles, refusent les climatologues français du GIEC ? La plus grande majorité. Le procès des climatologues est bien immérité, lorsque l'on connaît leur ascétisme, leur fatigue morale de faire partie de la minorité et non la majorité, comme le prétend l'auteur.

Ce livre, intelligent, mordant et la plupart du temps bienveillant, aurait pu dégager le bon espace critique en désignant le problème de fond. Depuis le départ de la question du réchauffement climatique, il y a un mélange du diagnostic et de la solution, aussi bien dans les réflexions, les publications, les groupes de travail, etc. Depuis le départ, les deux ne sont pas clairement séparés et les deux sont pris en main par les mêmes acteurs, or ces deux parties reposent sur des approches, des méthodes et des compétences radicalement différentes. C’est à cause de ce mélange que les solutions sont si mal posées et que les moyens du diagnostic sont si faibles (cf plus haut le financement de la recherche fondamentale en climatologie) Du coup, les solutions partent dans tous les sens : incises réglementaires, tranches d’éco-gestes (le tri de la poubelle immédiatement dilué par les vacances à Marrakech), marketing de produits responsables, etc. C’est en pointant cette erreur de départ, en acceptant que la science ait le rôle principal pour le diagnostic et que l’écologie n’ait qu’un rôle parmi d’autres pour la solution, qu’un chemin constructif et moins menaçant pourra être dégagé.

 « L’écologie en bas de chez moi » est le torture-test de coollitude des écologistes. En retour, on aurait envie de proposer à l’auteur, aussi doué pour attaquer la science que défendre la culture, un torture-test de coollitude vis-à-vis des climatologues du GIEC. Cela consisterait tout simplement à rencontrer un climatologue (s’il aime être entre Centraliens, Valérie Masson-Delmotte, centralienne, scientifique, climatologue, mieux encore, paléoclimatologue, membre de l’équipe de Jean Jouzel serait un bon choix) qui lui expliquera comment les climatologues, en général, voient le WWF.

16 novembre 2010

Goncourt : la néo-ruralité à l'honneur

"La carte et le territoire" de Michel Houellebecq a reçu le Prix Goncourt. Dans son livre, l’auteur délivre une prophétie bucolique, plaçant les néo-ruraux au coeur de sa prospective.
Disparition de l’univers Houellebecquien ?

Les accros de Houellebecq sont déçus, l’accusent de s’être assagi, d’être plus populaire et moins sulfureux. Dans chaque Houellebecq, il y a à la fois une approche sociologique de notre époque, une description d’une souffrance psychologique individuelle, une morale et surtout une prophétie. Ces quatre ingrédients sont bien là dans La carte et le territoire. La prophétie est tout aussi puissante que dans ses derniers livres, mais plus surprenante encore, car aux antipodes de l’univers culturel rattaché à l’auteur : elle concerne l’écologie, un thème étranger aux habitués de Houellebecq et au milieu littéraire, ce qui explique sans doute qu’ils soient passés à côté.

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Des références constantes à l’écologie

Les références à la nature, l’écologie et au développement durable sont innombrables dans La carte et le territoire, parmi elles : Ode, larmes à l’appui, aux produits durables qui ne disparaissent pas des rayonnages et qui ne sont pas soumis au « diktat irresponsable et fasciste des responsables de lignes de produits » ;  testament de toute la fortune du héros pour la protection des animaux ; insensibilité face à la richesse ; refus de placer de l'argent dans des produits financiers ; achat d'une Lexus 100% électrique ; retour à la vie rurale pour les deux principaux personnages du livre ; préservation d’une nature intacte par les deux mêmes protagonistes (la tondeuse n’a pu être domptée pour le premier, 700 hectares de nature sont retirés aux chasseurs et protégés pour le second) ; découverte immédiate de la joie de « couper du bois » dès l’installation à la campagne  ; double homélie en faveur de William Morris prônant fin XIXème « l’abandon du système de production industriel au profit de communautés artisanales et agraires » ; description détaillée de l'impact environnemental des cendres des personnes incinérées ; analyse de la domination très regrettable du fonctionnalisme en architecture ;  mise en valeur d’un idéal architectural de « bâtir des maisons pour les hirondelles » comme métaphore d’une nature se libérant de l’homme ; décapitation simultanée d’un homme et de son chien rapprochant leur destin ontologique ; vision du futur comme un « village planétaire » ayant réussi le « think global, act local » ; jeux de mises à mort d'insectes par des mygales comme preuves de perversité ; offrande des derniers mots du livre à la nature, « le triomphe de la végétation est total. »

De la carte vers le territoire

La prophétie de Michel Houellebecq est celle du trajet de la carte vers le territoire. L'amateur de Google Maps s'en retourne à la campagne, vers un territoire rural vidé de ses archaïsmes, réinvesti  autrement. L’auteur annonce l’avènement de néo-ruraux pacifistes et d’origine urbaine  (« sans animosité particulière » p.416), revenant à l’artisanat avec une dimension locale et humaine tout en gardant le principe de capitalisme de marché et d’entrepreneuriat (« Ce n’était pas la fatalité qui les avait conduits à se lancer dans la vannerie artisanale, la rénovation d’un gîte rural ou la fabrication de fromages, mais un projet d’entreprise, un choix économique pesé, rationnel. » p.416). Si ce retour au local se fait du côté de l’offre de produits, ce n’est pas le cas du côté de la demande qui est, elle, de plus en plus mondialisée (« D’une année sur l’autre la nationalité des clients changeait, et voilà tout » p.416). Une sorte de nouveau marché « France » se réinvente ainsi en réinvestissant la valeur de son territoire.  L'auteur annonce une nouvelle génération « relocalisée », qui ne cherche nullement à renverser l’ordre établi mais à prendre place dans cet ordre  (« Cette nouvelle génération se montrait davantage conservatrice, davantage respectueuse de l’argent et des hiérarchies sociales établies que toutes celles qui  l’avaient précédées » p.417) et qui se soucie bien moins de justice sociale à une échelle macro-économique que de qualité de vie à l’échelle de son village. Au final, la France étend la force d’attraction de ses « bons produits du terroir » et son « bon vivre en région » d’une sphère internationale à une sphère nationale, vers sa propre population.

L’art a besoin d’un bon topographe

Pour l'auteur, l’art continue à portraiturer et légitimer les héros d'une l’histoire aujourd’hui avant tout économique. Les plus grands chefs d’entreprises de ce monde veulent leur portrait par l’artiste le plus cher (miroir de leur propre apogée financière) et leur curiosité s’arrête à leur narcissisme. L’art côtoie principalement la géographie, la sociologie, la topographie, l’histoire, et ne peut que regretter ses évolutions récentes. Après le regrettable échec du projet de société de William Morris et du mouvement Arts & Crafts que déplore le père du héros, on comprend alors que le remplacement du premier slogan du Bauhaus  « Il n’existe aucune différence essentielle entre l’artiste et l’artisan » par « L'art et la technique, une nouvelle unité » (passage de l'époque de Paul Klee à celle de Mies van der Rohe), en est le triste ricochet. Les "bonnes valeurs", là encore, sont dans les savoir-faire culturels locaux et dans  « la main de l’homme » au coeur du processus de création en opposition à l’uniformisation industrielle.  
Cette plaidoirie est parfaitement en phase avec les "signaux faibles" actuels : irrégularités dans la côte de Damien Hirst, attaques virulentes sur l’aspect purement économique de l’art (cf. la tribune de Jean Clair dans Le Monde « Contre l’art des traders » le 2 octobre 2010), création d’un atelier du développement durable par le Musée d’Orsay portant justement l'accent sur William Morris, création en 2010 du prix COAL Art & Environnement (www.projetcoal.fr), etc. L’art s’apprête à corriger ses excès et reprendre son rôle dans l’organisation sociale.

Correspondances littéraires nouvelles

Les correspondances littéraires sont totalement inédites pour un univers Houllebecquien. Si l’auteur annonce se référer à Perec et Borges, les affinités avec la nature et l'écologie sont là encore flagrantes. Tout d‘abord, avec Ivan Illitch (cf. La Convivialité) chef de file de la sociologie critique de la société industrielle sous l’angle de la défense de l’intégrité de l’homme vue comme capacité de produire seul un bien de A à Z, puis avec D.H. Lawrence (cf. L’amant de Lady Chatterley) emblématique d’une littérature de tradition anglo-saxonne sur le travail et l’industrie dans son affrontement direct avec la nature et enfin, avec Thoreau, nos deux héros partant vivre dans des espaces naturels ne procèdent-ils pas à une expérience de type Walden, avec exception du supermarché ?

Une conversation à peine entamée

Quant aux deux faiblesses du livre, le personnage d’Olga et l’enquête policière, elle ne freinent en rien la lecture et se contentent se laisser voir la naïveté suprenante et les capacités intuitives de l'auteur. Non, Olga, une jeune russe très arriviste et matérialiste, acclamée par F. Beigbeder comme l’une des plus belles filles de Paris, ne tombe pas amoureuse d’un artiste inconnu, silencieux, petit, chétif, mal habillé, sale et fauché et ne passe pas non plus dans la foulée des week-ends dans des Relais & Châteaux avec lui, c’est non seulement improbable mais impossible. Quant à l’enquête policière, elle est à la limite à la fois de la parodie et du manuel de sociologie, et offre quelques digressions sur différents sujets alimentant la conversation.
Car le livre de Michel Houellebecq est une conversation. La trame sert de décor et mobilier au salon dans lequel Michel Houellebecq reçoit son lecteur pour évoquer des sujets qui lui tiennent à cœur et partager ses intuitions. Intuitions brillantes et justes sur la société, qui avertissent le lecteur de ce qui l’attend : le paradoxe d’un monde à la fois mieux conservé et plus déraciné, moins uniformisé et plus marchand, plus écologique et plus inégalitaire. La fin de l’égalité comme idéal de société. La revanche de l'esprit conservateur comme allié de ces nouvelles approches patrimoniales et locales. Dans ce cadre, la relation fils-père, et non père-fils, centrée sur un besoin d'héritage, prend également tout son sens.

12 octobre 2010

La Communication Transformative

Que dit Laurent Habib dans son livre La Communication Transformative ? Que la communication a un pouvoir réel. Qu’elle a « la puissance de transformer ». Il a raison. C’est vrai et c’est très important de le rappeler et le démontrer. Ce pouvoir est-il rattaché aux moyens ou à la finalité de la communication ? Pour l’auteur, seule la finalité compte. Pour lui, c’est de stimuler la croissance et la consommation, oxygéner l’économie avec de nouveaux produits et de nouvelles ventes. La communication comme solution à la crise économique grâce à la relance de la consommation ? Oui, pour preuve : « La communication doit devenir le facteur de transformation le plus puissant de l’économie » (p. 10) et pour cela il est nécessaire de « replacer la communication dans la création de valeur économique» (p.9 ) Les marques doivent être ainsi vite investies car « Si les marques continuent à déserter des pans entiers de l’économie, que restera-t-il de la France ? » (p 109). Cette approche du "consommer plus", d'une foi en la croissance boostée par la consommation, n'intègre pas le nouvel imaginaire du développement durable qui prône le "mieux et moins consommer" et qui vise à minimiser le poids des marques dans les mécanismes de consommation. A l'heure où le livre "la Communication Responsable" dont la nouvelle édition vient de paraître (dont l'auteur de cet article est l'un des auteurs) défend une vision de la communication comme accompagnatrice de modes de vie plus durables, l'heure est donc au débat de fond : Si la communication a un pouvoir, a-t-elle celui d'orienter sa finalité? Si oui, sa finalité doit-elle être maintenue sur le seul paramètre économique ? Si oui, sur quelle vision du monde une autre finalité pourrait-elle être fondée? Si oui, une finalité de type sociétale pourrait-elle être envisagée ? Avec quelle relation partenariale avec les annonceurs?

couv_Communication_transformative-226x300.jpgDans La Communication Transformative, l'auteur se bat pour que les professionnels de la communication aient, en premier lieu, plus de pouvoir donné par les annonceurs. Cette demande de marge de manœuvre se fait sur un ton ferme. Pour l’auteur, la communication doit reprendre le pouvoir, dire stop aux dérives des annonceurs (suivre la demande des consommateurs à la trace, se focaliser sur des « plus produits » insignifiants, être dans la promesse creuse, faire des publi-rédactionnels…) et agir directement au cœur du dispositif : sur la marque. La marque est un capital qui nécessite un chef de bord compétent, parfaitement «externalisable» et des outils dédiés, comme le Brand Program de l'agence de l'auteur, qui permet de « prendre en compte l’ensemble des modes relationnels  entre les marques et leurs cibles, dans leur capacité à susciter des systèmes d’engagement non seulement fonctionnels mais aussi symboliques.» (p.158) Symboliques, donc immatériels, donc reliés à des valeurs. Une fois le communicant au pouvoir, installé à bord du bateau « marque », sa mission est donc de lui donner de la puissance, c’est-à-dire faire monter son « capital de marque » fondé, selon l'auteur, sur trois piliers : « cohérence, singularité, authenticité ».
Et là l’auteur ne va pas plus loin, ce qui est fort dommage, car justement, si l’authenticité et la cohérence sont les piliers de la marque, se pose la question de leur réalité. Si l’authenticité et la cohérence sont nécessaires, sur quoi ces valeurs sont-elles concrètement fondées ? A l’heure où L’Oréal prend pour la première fois un coup à son image par les éventuelles fraudes fiscales et les largesses à des mondains de son actionnaire,  où pour la première fois une entreprise pétrolière, BP, chute en bourse suite à une marée noire générée par un manque d’exigence en matière de sécurité, où la Société Générale chute encore plus en cohérence en se remboursant de 1,7 milliards le jour où elle en demande 5 à Kerviel en première manche de procès, où le minier Vedanta se voit challengée par ses propres actionnaires suite à un rapport de développement durable jugé plus philanthrope sur le papier que dans les faits,  la question de fond devient : Peut-on vraiment construire le capital de marque défini par l'auteur (« cohérence, singularité, authenticité ») sur la réalité de l’entreprise ? La réponse est : Non sauf pour les entreprises réellement avancées en termes de cohérence et d’authenticité. Nicole Notat  rappelait que sur l’ensemble des entreprises du SBF 120, cinq seulement ont une réelle stratégie de développement durable.

Le vrai pouvoir de la communication est celui d’exiger que la réalité de l’entreprise corresponde le plus possible à l’image qu’elle veut donner. Et donc le vrai pouvoir de transformation de la communication est de conduire les entreprises à changer si elles veulent changer d’image.
Cela devient d'autant plus nécessaire lorsque la communication porte sur l'engagement "vert" ou social de l'entreprise.

Mais ceci ne concerne que la finalité de la communication. On ne saurait omettre ce qui est tout aussi stratégique : les moyens. L’auteur ne les évoque pas, mais pourtant, leur pouvoir est réel. Dire qu’une campagne sur Internet "pèse" 200 tonnes de CO2, c’est dire quelle est sa contribution réelle au changement climatique, dire qu’un magazine luxueux n’utilise pas de papier certifié ou recyclé, c’est dire qu’il alimente concrètement la déforestation illégale, quand un message visant à l’abus du produit est mis en avant pour un produit polluant, ce sont des tonnes de polluants qui seront réellement mis en plus dans la nature. Ceci est le côté négatif, mais voyons le positif. C’est-à-dire la possibilité de transformer positivement les choses par les moyens. Le recours à des moyens et fournisseurs responsable, promouvant l’équitable, l’insertion, le social,  la légèreté carbone, a immédiatement un impact vertueux. Et que dire des agences elles-mêmes,  concernant leur politique sociale et environnementale? Rappelons qu'il n'y a que quatre directeurs du développement durable (c'est-à-dire ayant une fonction 100 % dédiée au développement durable) sur l'ensemble des agences de communication en France. En toute logique, avant les marques, il faut se situer au niveau des agences en tant qu'organisations, au niveau des messages et des moyens de communication. Comme le rappellent les sages Gandhi et Rabhi, le changement commence par soi-même. Avant de demander plus de pouvoir sur la société, il est impératif de déjà maîtriser les conséquences de son pouvoir déjà existant.

Dans le cadre d'une lecture attentive du livre, de petits détails, mais néanmoins visibles, surgissent. Difficile de ne pas relever au début du livre une dénonciation virulente de la publicité non signalée dans les supports rédactionnels ( « on n’annonce plus la couleur » p.73) pour arriver plus loin dans cet essai publié par une référence universitaire à un chapitre dédié, y compris son titre, au Brand Program, produit et marque déposée de l’agence de l’auteur. Difficile aussi de ne pas remarquer les assauts violents de l’auteur contre Total quand lui-même a pour client Areva. Le brand manager de l'auteur a-t-il assez boosté les trois piliers du capital de marque de son client?

Laurent Habib, La Communication Transformative
PUF, 15 euros

13 septembre 2010

Hip Hip Hip Banquise !

Le roman de Philippe Vasset "Journal intime d'une prédatrice" se lit d’un trait comme un verre de vodka, fil rouge du  livre. La vodka a deux versants, le froid, sa température gelée, et le chaud, l’effet qu’elle génère dans le corps.  Une belle métaphore pour la banquise. Glacée, sa promesse de retour sur investissement est en revanche très bouillante. Surtout pour ceux qui ont décidé d’y investir maintenant.  C’est le cas d’ICECAP, un fonds d’investissement spécialisé sur les bénéfices mirobolants de la fonte des glaces  et persuadé que « l’Arctique est la terre promise d’un capitalisme exsangue ». Les perspectives de profits sont immenses : tourisme de masse, activités portuaires, construction de bateaux brises glaces, usines d’armement fonctionnant à -40°, exploitation des immenses gisements de pétrole, gaz, diamants, vente d’eau pure, etc. Pour être le premier à occuper le terrain, le fonds d’investissement ICECAP convainc des particuliers richissimes de le suivre. ICECAP offre bien sûr l’anonymat à ses actionnaires, afin de ne pas leur créer une réputation de pollueurs. Pour vernir son image, ICECAP joue sur la communication et le mécénat, affiche un positionnement citoyen admirable. Le fonds separade en ami des Inuits qu’il incite à prendre leur part de gâteau « les occidentaux déclenchent le réchauffement climatique et voudraient vous empêcher d’en profiter ! », crée une fondation d’art visant à « favoriser l’émergence de pratiques artistiques présentant le réchauffement climatique sous un jour positif ou tout du moins esthétique », finance des projets en faveur du statut de la femme dans les régions polaires, etc. Mais un fonds concurrent surgit, créé par une ex-associée d’ICECAP suite à un conflit. Contrairement à ICECAP, le nouveau fonds THINICE est dédié à la lutte contre le réchauffement climatique et aux investissements dans les énergies renouvelables, et persuade lui aussi les mêmes investisseurs de le suivre…la concurrence entre le pro-chaud et le pro-froid finit mal !

Le livre de P. Vasset offre une grande lucidité sur la finance, une bonne connaissance des enjeux économiques liés à la fonte des glaces et décrit le problème de fond : les intérêts provoqués par le réchauffement climatique sont contraires, car fondés deux visions différentes de l’homme : l’une où l’homme voit le danger avant le profit et lutte contre ce qui le menace, l’autre où l’homme voit le profit avant le danger et exploite la situation à court terme et donc l’aggrave. Cette divergence de fond ne soucie nullement les financiers qui spéculent déjà depuis longtemps indifféremment aussi bien à la hausse qu’à la baisse et qui parient d'ores et déjà à la fois sur les deux options. Si « le monde va là ou va l’argent » comme dit le dicton, cela va créer une sacré confusion si l’argent va dans deux sens opposés…

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Au final, c’est la schizophrénie qui nous attend qui est décrite et à laquelle les consommateurs participent déjà. Ils (nous!) seront les premiers à profiter de la baisse des prix gagnée par le raccourcissement des trajets maritimes du fait de la possibilité offerte par le réchauffement climatique d’emprunter le passage du Nord-Ouest. Ils seront les premiers à acheter un diamant moins cher, à partir dans une station touristique pour jouer avec les phoques et les ours blancs rendus inoffensifs. Que faire pour éviter le pire? Faudra-t-il créer des étiquettes sur les produits « profite de la fonte des glaces » comme « nuit à la santé » » pour alerter les consommateurs ? Cette information aura-t-elle du poids ? Les questions déclenchées dans la tête du lecteur sont nombreuses.
Le style branché, incisif et non moraliste du livre mobilise le lecteur et lui fait oublier la faiblesse de la trame et l'inaboutissement de la fin.

L'auteur ne tient pas à tout expliquer, tout englober, tout relier, comme c’est trop souvent le cas des livres voulant s’attaquer aux enjeux globaux, à la question du climat (ce qui se termine le plus souvent par un échec). Il se contente d'une parcelle, d'une partie, d'un enjeu, d'une question. Mais d'une excellente question. Au lecteur de trouver sa réponse. Elle est forcément plus large que la question. Voilà qui participe au principe de responsabilité. Un bon livre, donc.

Philippe Vasset
Journal intime d’une prédatrice
Fayard Roman
Parution : août 2010

NB: Merci à Laurence Remila de Technikart d'avoir su détecter ce livre avant les autres et de m'avoir permis de le découvrir

Cet article a également été publié sur Terraeco.net

11 septembre 2010

Quand l'helium 3 se réveillera

Le siècle bleu, de Jean-Pierre Goux, siecle.jpg
JBz&Cie (avril 2010)

L’histoire du roman "Le siècle bleu" de Jean-Pïerre Goux part d’une excellente intention : faire comprendre l’importance géopolitique des enjeux énergétiques actuels. La  démonstration se fait par les grands moyens : le récit des prémices d’une guerre mondiale.
L’histoire se déroule aux Etats-Unis, dans un avenir proche. Le héros du livre, Abel, possède  le quotient intellectuel d’ Einstein, le quotient de séduction de George Clooney  et le quotient chamanique de Raoni, lui permettant  d’être en contact direct avec  Ké, l’esprit de la terre.  Abel dirige officiellement un prestigieux bureau d’études spécialisé sur l’impact du réchauffement climatique et pilote en secret une cellule d’eco-terrorisme, Gaïa, qu’il finance en subtilisant cent millions de dollars à un site mafieux  (qui ne pourront donc pas porter plainte).  Le principe fondateur de Gaïa est de sauver la planète en ne blessant personne.  Au moment où Gaïa mène des actions musclées contre la pollution, la surpêche, les boucliers anti-missiles, les Etats-Unis sont en train de doubler la Chine dans la conquête spatiale. Ils  viennent d’envoyer sur la lune une navette avec quatre astronautes afin de démarrer  l’extraction de l’hélium 3 nécessaire à la fission nucléaire et également y déposer en toute discrétion une arme secrète qui permettra  de détruire la navette chinoise devant y atterrir trois semaines plus tard. Sur les quatre astronautes de la navette, un seul d’entre eux est dans le secret de cette mission de sabotage. Par ailleurs, un des quatre astronautes a été choisi par le peuple américain via un concours télévisé, il s’agit de Paul, le meilleur ami d’Abel. Paul tient depuis la lune un blog suivi avec adoration par plusieurs milliards de terriens. Mais une mauvaise manipulation de l’arme secrète sur la lune fait exploser  la navette américaine.  Le Président des Etats-Unis se voit alors habilement suggérer de reporter cette erreur sur Gaïa, alors très médiatisée pour ses actions d’eco-terrorisme ayant déjà eu pour cible la Défense américaine.  Abel, traqué, se refugie dans un centre scientifique qui permet de capter les signaux de l’espace, et intercepte un message crypté de Paul, seul survivant de l’explosion, qu'il réussit à décrypter grâce à des astuces inattendues. L’issue du premier volet de cette épopée prévue en plusieurs tomes s’achève ainsi  : Abel  fait découvrir au monde entier le message de Paul révélant le sabotage prévu de la navette chinoise à l’origine de l’explosion de la navette américaine,  le président des Etats-Unis tombe dans le coma, les Chinois sont furieux et préparent une offensive, Abel devient un héros national , le message de Gaïa est entendu par le plus grand nombre. Pendant ce temps là, Paul agonise lentement dans une niche pour chien conçue pour un séjour lunaire …

L’auteur a de solides connaissances scientifiques, une vision des enjeux à venir, la capacité à créer du rythme dans le récit,  et pourtant  le lecteur décroche et finit par rire de cette histoire si alambiquée. En dépit de l’intérêt du thème, l’éventualité d’une révolution énergétique fondée sur la conquête spatiale, l’invraisemblance des situations décrites et la profusion de stéréotypes donnent un caractère à la fois abracadabrantesque et sans surprise au récit.

Entre l’hyper rationalité scientifique et l’hyper « irrationalité » chamanique, il n’y a aucune voie médiane et accessible qui permette de saisir véritablement la thématique. Au final ces deux extrêmes révèlent les défauts de la culture écologique, écartée entre deux opposés, un espoir  de bond technologique d’une part et d’un  retour à la terre inspirée d’une relation spirituelle d’autre part. Le livre joue ainsi un rôle de miroir sans humour de notre société qui n’arrive pas à envisager ses défis environnementaux avec un simple bon sens, mesure et pragmatisme, et qui en attend une nouvelle épopée avec tout l'imaginaire correspondant.

07 juin 2010

Les meilleurs documentaires sur l’environnement au Festival International Cinemambiente de Turin

Le Festival International du film d’environnement Cinemambiente de Turin dirigé par Geatano Capizzi prouve une fois de plus pour sa treizième année d’existence la qualité exceptionnelle de sa programmation sur le thème de l’environnement. Les douze films de la sélection CinemAmbiente_Immagine[1].JPGpour le prix international démontrent une maturité inédite, un investissement du réel sans idéologie et un équilibre abouti entre l’expertise, l’identification de solutions et l’ancrage émotionnel. Le festival se clôture le 6 juin au soir avec la remise du Prix international du meilleur documentaire à Life for Sale de Yorgos Avgeropoulos sur le thème de l’eau au Chili, ainsi qu’une mention d’honneur pour Snake Man (L’Homme aux Serpents) d’Eric Flandin, consacré au héros environnementaliste Colombien Franz Kaston Flores.

 

  • Une grande expertise sur les enjeux globaux

Parmi les douze films finalistes, quatre sont dédiés à des enjeux globaux. Très aboutis, ils provoquent de véritables chocs. L’impact de The End of the Line tient de l’électrocution. Consacré au thème de la surpêche, il diagnostique avec précision de l’effondrement des stocks de poisson et de end_of_the_line.jpgla biodiversité marine, chiffres, scientifiques et experts à l’appui. Nos  ressources halieutiques seront totalement anéanties en 2048 et la spéculation financière sur cet effondrement est déjà en place, avec la congélation de dizaines de milliers de tonnes de poissons à forte valeur marchande. Un autre grand enjeu global lié au précédent, le plastique, fait l’objet du très rigoureux et esthétique documentaire Plastic Planet de Werner Boote. Il se démarque des autres films d’ores et déjà nombreux sur le sujet, par son expertise sur la chimie du plastique et son enquête inédite sur les achats des entreprises auprès de fournisseurs de produits en plastique, démontrant qu’à l’heure actuelle, aucune entreprise n’a le détail de la composition du plastique qu’elle achète. Un test au hasard d’un ballon en plastique fabriqué en Chine et acheté par une entreprise européenne prouve la présence de mercure, une substance totalement interdite. L’enjeu de l’énergie « verte » est porté avec détermination et humanité par The 4th Revolution de Carl-A Fechner, qui démontre la possibilité d’une transition vers les énergies renouvelables et analyse les raisons du refus actuel de ce passage, avec en première ligne la crainte d'une décentralisation du pouvoir. Enfin la toxicité domestique est abordée dans Chemerical – Redefining Clean for a New Generation d'Andrew Nisker, sous un angle original et convaincant, au travers du challenge d’une famille qui doit cesser pendant trois mois d’utiliser des produits d’hygiène et cosmétiques chimiques et doit composer elle-même tous ses produits à partir d’ingrédients naturels.

  • Des situations locales analysées avec un point de vue global et humain

Dans cette sélection internationale, trois films excellent par leur capacité à investiguer une situation environnementale locale dans ses différentes dimensions, notamment humaines. Le film lauréat Life for Sale (à ne pas confondre avec le lifeforsale.jpgdocumentaire du même nom sur le système de santé américain) donne un point de vue sphérique de son sujet, la privatisation de l’eau au Chili. Là-bas, n’importe quel particulier ou entreprise peut acquérir une quantité d’eau (litres / secondes) de source,  rivière, lac, etc. et en faire l’usage de son choix, y compris spéculatif. Les conséquences sont tragiques pour les villages et la biodiversité de la région d’Atacama où il ne pleut jamais et où le rapport à la terre reste sacré, car l’eau y est possédée à 50 % par les compagnies minières (le Chili produit 10% du cuivre du monde) qui non seulement l’utilisent mais la rejettent empoisonnée. Garbage Dreams de Mai Iskander, montre, au travers du parcours de trois adolescents attachants, les conséquences sociales et environnementales de l'arrivée des compagnies étrangères dans le marché du traitement des déchets au Caire, jusqu’ici l’affaire d’une communauté entière, les Zebaleen, qui se rémunère grâce au recyclage minutieux de tous les déchets ramassés. Enfin, Cowboys in India de Simon Chambers enquête sur la réalité de la communication sur le développement durable de Vedanta Aluminium Limited, filiale de Vedanta Ressources, un groupe minier anglais de 7 milliards de dollars de revenus annuel, et en particulier sur ses engagements sociaux et environnementaux annoncés haut et fort dans le cadre de sa cowboys_original.jpgprésence dans une région parmi les plus pauvres d’Inde, l’Orissa. Le parcours accablant et laborieux de la recherche de preuves concrètes aboutit ici à un homme broyé par une machine, là à une femme écrasée par un camion (300 à 500 camions parcourent chaque jour les routes construites par Vedanta, sans aucun passage piéton dans les villages), ici encore un bâtiment entièrement vide avec une fraîche pancarte Hôpital… autant d’événements isolés qui se retrouvent mystérieusement effacés dès le passage du journaliste. Flairant de plus en plus le parfum de la corruption, l’enquête doit finalement s’arrêter du fait d’intimidations physiques. Rappelons qu’Amnesty International a publié un rapport accablant sur Vedanta en Orissa et que la fameuse tribu Dongria Kondh qui a alerté James Cameron sur sa situation comparable à celle Avatar, est déplacée par Vedanta. Dans le rapport développement durable de Vedenta se trouvent  décrites pêle-mêle ses actions de philanthropie, le plus souvent à venir, ses prévisions de production d’aluminium qui sont multipliées par cinq entre 2009 et 2011 et ses démarches pour être exonérée d’impôts sur ses lieux d’implantation. L’aboutissement du Veda n’est pas pour demain.

  • Portraits de héros

Enfin, cinq documentaires proposent le portrait de personnalités exceptionnelles, deux Colombiens, deux Américains et un Slovène.

Antanas Mockus, ancien maire de Bogota actuellement en cours pour la Présidence de Colombie est le héros de Bogota Change/ Cities on mokus.jpgspeed de Andreas Mol Dalsgaard. Stupéfiant et jubilatoire, le film démontre le résultat, ici la transformation complète de la ville de Bogota, auquel un homme peut aboutir lorsqu’il puise sa force dans ses principes, sa créativité, son courage, son honnêteté et la mise à distance des conventions. Même sensation d’une force risquée, saine et inaltérable, dans le film Snake Man (L’Homme aux Serpents) d’Eric Flandin, consacré à la personnalité et l’action exceptionnelles de Franz Kaston Flores, vétérinaire, aventurier et fondateur de la Fondation Nativa en Colombie, qui mène un combat pour la préservation de la biodiversité dans son pays. A Road Not Taken de Christina Hernauer et Roman Keller offre l’angle très original d’une enquête historique sur l’installation de panneaux photovoltaïques sur le toit de la Maison Blanche par Jimmy Carter, qui seront ensuite enlevés par Ronald Reagan, permettant se découvrir le haut niveau de conscience de l’ancien Président américain sur les enjeux énergétiques et sa volonté au final contrariée de développer les énergies renouvelables. Big River Mande John Maringouin présente le Slovène Martin Strel, un homme à l’enfance brisée qui parcourt les fleuves du monde à la nage pour sensibiliser à leur pollution, mais son héroïsme a du mal à dépasser celui de sa prouesse physique. Enfin, Collapse, de Chris Smith donne la parole à Michael Ruppert, un visionnaire à la fois passionnant et effrayant, prophète des tragédies mondiales à venir et chef commando d'un plan de survie fondé, entre autres, sur l'acquisition de semences. Il est malheureusement desservi par une mise en scène sinistre et inquisitrice, bloquant sa force de persuasion.

 

  • Un film sur l’environnement, un film pour l’environnement ?

Contrairement au documentaire sorti l’année dernière Age of Stupid qui a rendu transparent son bilan environnemental, les films de la sélection internationale de Turin n’ont pas mené cette démarche. Aucun des douze films évoqués n’a communiqué d’informations relatives à l’impact environnemental ou social du tournage. Certains films, comme Plastic Planet, démontrent pourtant une utilisation très abondante de l’avion.

Par ailleurs, la question de la destination des sommes reçues par les documentaires lors d'obtention de prix (à Turin, 5000 euros) n’est pas non plus abordée. Ces recettes vont-elles, et si oui dans quelle proportion, à la cause du film ? Quand on sait que les recettes de l'extraordinaire documentaire The Cove sur les dauphins reviennent à Ocean Conservancy qui n’a pas de campagne spécifique sur la protection des dauphins, et que Franz Kaston Flores, sur qui a été entièrement bâti le documentaire L'homme aux serpents (Snake Man), témoigne n’avoir jamais reçu, ni lui, ni sa fondation, un seul euro des 5000 euros du prix du meilleur documentaire reçu au Festival du Filme d'Environnement de Paris, il faudrait aussi aborder ces questions dans le cadre des festivals.

 

Pour aller plus loin :

Festival Cinemambiente www.cinemambiente.it

A road ot taken www.roadnottaken.info

Big River Man www.bigriverman.com/

Chemerical www.chemicalnation.com

Cowyboys in India www.channel4.com/programmes/cowboys-in-india

Rapport développement durable de Vedanta www.vedantaresources.com

Garbage Dreams www.garbagedreams.com

Life for Sale www.smallplanet.gr

Plastic Planet www.plastic-planet.at

The End of the Line : www.endoftheline.com/film

The 4th Revolution www.energyautonomy.org

Fondation Nativa de Franz Kaston Flores (Snake Man) www.nativa.org

(voir sur Franz Flores l’article du 22 novembre 2009 du blog Alice in Warmingland « Paul Watson et Franz Kaston Florez, deux héros exceptionnels de documentaires » www.aliceaudouin-blog.com)

Le site de Micheal Ruppert (Collapse)  www.fromthewilderness.com

 

Précision : L'auteur de l'article, Alice Audouin, est membre du Jury International du Festival Cinambiente 

14 janvier 2010

Avatar en débat

Si Radio Vatican se met à donner son avis sur le film-phénomène Avatar, c'est qu'il fait débat. Quel débat ? Plusieurs.
1° celui de la représentation de la nature et du choix de son esthétique (couleurs, formes, animaux, dangers, protections...)
2° celui de l'importance de la nature pour une communauté et de la valeur accordée à son caractère "intact"
3° celui de finalité de la force : détruire ou protéger, comme deux alternatives bien distinctes, deux finalités opposées
4° celui de la représentation des être vivants qui vivent dans et par la nature (culture orale, "chamanique", organisée en castes, devotion, pas d'outils ni armes sophistiqués, couples avec sentiments...)
5° celui de la représentation de la richesse "occidentale" : liée à la consommation de ressources naturelles rares et énergétiquement "hyperpuissantes"avatar.jpg
6° celui de la représentation de la force militaro-industrielle et de ceux qui en ont les commandes
7° celui du message du film, avec plusieurs niveaux, ecologiste (il faut arrêter d'exploiter la nature et de commencer à la protéger), philosophique (la force est un moyen, seule la finalité compte), culturel (une civilisation moins développée vaut mieux que la nôtre dès lors qu'elle a quelque chose à préserver et perpétuer), etc.

Faut-il y voir, comme le suggère le chercheur Jean-michel Valantin, l'acte d'adoption de la culture amerindienne (chamanique) par les américains ? Autrement dit la preuve que les américains ont compris que la position de l'indien serait la meilleure face au peak oil et aux désastres environnementaux et climatiques actuels ?

Faut-il y voir, comme certains cinéphiles, l'enterrement de la 3D "qui ne fait pas mieux que Fantasia?"

Faut-il y voir, comme certains écologistes, l'acte d'entrée de la nature dans la prise de conscience occidentale?

En espérant ouvrir le débat.

 

22 novembre 2009

Paul Watson et Franz Kaston Florez, deux héros exceptionnels de documentaires

Le Festival du Film de l’environnement (18-24 novembre) présente cette année deux documentaires sur deux défenseurs de l’environnement exceptionnels et très complémentaires : le canadien Paul Watson ("Pirate for the Sea") et le colombien Franz Kaston Florez ("L’Homme aux Serpents") Ils montrent deux façons de se battre avec un courage inouï pour la biodiversité, l’une marine l’autre sylvestre. Paul Watson joue l’offensive, Franz Florez la défensive, Paul Watson défonce les barrières, Franz Flores passe entre les barrières, Paul Watson harangue, Franz Flores discute, Paul Watson est craint, Franz Florez est un inconnu, Paul Watson a un gros bateau, Franz Flores a quelques serpents, Paul Watson a une équipe complète, Franz Florez a un stagiaire de 14 ans.

Pirate for the Sea est le portrait de Paul Watson, l’ancien militant de Greenpeace, fondateur de Sea Shephered. Un documentaire malheureusement sans ambition cinématographique, mais qui met très bien en valeur les actions, la personnalité et le courage inouï de Paul Watson, le « berger de la mer », défenseur musclé des baleines et des phoques. P Waston est porteur de détermination, d’enseignement, d’humour…une saveur qui donne au militantisme ce qui lui faut en plus pour devenir de Pirate_for_the_sea_1024_72_large.jpgl’héroïsme. Le sien et celui de son équipage. Au départ d’une expédition un jeune bénévole annonce tous les risques de mourir…avec un magnifique sourire. Au retour d’une expédition, une scène montre le slam saisissant et musclé d’un membre de l’équipage sur le militantisme en mer, une bombe pour Eminem. Le film mobilise fortement, à la sortie du film, on veut immédiatement soutenir Sea Shephred et l’image du bénévole (déjà 3500 depuis la création de l’ONG) en haute mer dans des creux de 8 mètres, sans chauffage faute de carburant et assaillant un baleinier japonais est parée de tous les attraits.

L’Homme aux serpents : Mais Paul Watson parait vite « ancienne école » face à l’autre héros, à la fois très nu et très stratège : Franz Kaston Florez. Exit l’art de l’affrontement, bienvenu dans l’art de la négociation. En face ce ne sont pas non plus des gentils : il s’agit des guérilleros colombiens. Ici l’ambition cinématographique est présente, dans les mains du réalisateur Eric Flandin. Le film joue sur une forme légère, colorée, burlesque et entrainante pour faire passer tous les messages de fond. Toute l’efficacité du film tient sur un moyen très simple : un homme qui n’a comme moyens que des serpents. Des serpents dangereux. Et c’est là que le grand stratège, d’une intelligence extrêmement fine, apparait : dans sa capacité à se servir d’eux. Et cela suffit à tout dire. La forêt colombienne, restée intacte par la présence de la guérilla, est l’un des derniers lieux à pouvoir poser les questions avant l’arrivée des multinationales. Le message devient universel quand il est réellement généreux. C’est franz.JPGtoute la force de ce film. Et sa capacité de mobilisation est immense : on a qu’une envie à la sortie, c’est de donner ses économies à la Fondation Nativa fondée par Franz et y chercher un programme de bénévole.

Entre les baleiniers japonais et les anacondas géants…il faut choisir.

www.seashepherd.fr/

http://nativa.org

21 novembre 2009

« Age of Stupid » : l’âge où il faut être stupide pour trouver ça génial

Au festival du film d’environnement, le fameux film "Age of Stupid" était vivement attendu. Le petit phénomène anti réchauffement climatique anglais annonçait des merveilles. Le passé vu depuis 2055 s’annonçait intéressant. Deception et mini énervement sur le niveau des documentaires montés en épingle. Brouillon, confus, changeant d’axe, de traitement, il rate son objectif : faire passer un message clair. Il mélange deux films en un. Le premier : la prise de conscience du compte-à-rebours et des impacts grandissants à venir du réchauffement climatique, avec un simulacre d’actualités catastrophiques défilant jusqu’en 2055. L'idée est bonne et jusque là pourquoi pas, mais l’image du monde en 2055 est une pure science fiction avec une tour façon PK Dick au large de la Norvège conservant tous les savoirs les espèces et œuvres d’art du monde. Cette image non crédible de 2055 rend la prospective inefficace. Le deuxième : des portraits croisés d’individus d’aujourd’hui, un indien richissime ouvrant une compagnie d’avion low cost, un salarié d’entreprises d’éoliennes souhaitant en installer dans la campagne anglaise, un scientifique de la Nouvelle-Orléans ayant fait carrière dans le pétrole doté d’une nouvelle vision du monde depuis Katrina, Fernand Pareau, le doyen des guides en activité de la compagnie de Chamonix, une nigeriane exposée à l'exploitation pétrolière, deux enfants irakiens ayant fui leur pays... La variété de ces portraits est très pertinente car ils sont complémentaires mais trop nombreux pour être suivis au même niveau et pour participer une construction pertinente de points de vue. On finit par se demander face à ce grand éparpillement si cela n’aurait pas été plus efficace de se concentrer seulement sur les deux protagonistes les plus a même de générer une prise de conscience pour un occidental, l’éolien-man et le post-Katrina-type. Au final ces portraits ne sont pas articulés avec le jeu prospectif et vice-versa. On a donc deux films en un, sans propos construit, avec un plan fouillis. On se retrouve dans un melting pot avec un « sage post-catastrophe » qui finalement n’enseigne rien de plus qu’on ne sait aujourd’hui, ne parle pas autrement qu’aujourd’hui. Où est le travail d’imagination ? Doit-on se résigner à la seule réflexion néo-philosophique post cataclysme du sage dans sa tour de Norvège : l’homme ne s’est pas sauvé parce qu’il ne méritait pas d’être sauvé? Si c’est ça l'enseignement d'un sage en 2055, c’est que comme le réchauffement climatique, la pensée se sera aggravée.

The-Age-of-Stupid.jpg

30 juillet 2009

Brunö : enfin !

Altermondialistes, écologistes et intellectuels devraient sauter à pieds joints, Brunö offre enfin une mise en image efficace de leurs critiques sur la société : Karl Lagerfeld érigé en Dieu, absence abyssale de culture, sexualité spectacle, vacuité de la mode, individualité fondée sur l’apparence, la médiatisation comme seule finalité des expériences, le mimétisme comme source d’aspiration individuelle, débilité du mannequinat, philanthropie dominée par le narcissisme, marques érigées en prénoms, corrélation entre la nullité d’une personne et son besoin de notoriété, argent roi, rôle moteur des médias dans l’accès à la notoriété par le scandale, etc.

Brunö est une satire sociale d’un genre résolument nouveau qui acte la désuétude des documentaires sur la société de consommation et la destruction de la planète que nous avons coutume de voir à l’écran. Les stars des documentaires visant la prise de conscience, de Michael Moore en passant par Yann Arthus Bertrand, Al Gore ou Leonardo Di Caprio…tous se retrouvent ridés et non botoxables, la faute à Brunö. 

Ce film est une bouffée d'oxygène pour tous ceux qui ne croient pas ou en ont assez de la forme moraliste, anxiogène ou scolaire des constats sur les dérives de la société. 

Des deux postures les plus efficaces, la neutralité le plus aboutie possible comme celle du magistral Jia Zhang-Ke ou l'angle de la partie prenante la plus révélatrice du sujet, Brunô a choisit la seconde et a eu le courage de se placer au cœur du dispositif : dans les dérives psychiques prescriptrices de la société.

Sur le plan cinématographique, Brunö est à la comédie ce que le livre d’Annie Le Brun Du trop de réalité est à l’essai : une idée par séquence / chapitre et non par film / livre. Les scènes d’anthologie s’enfilent comme des perles : le refrain « nous sommes tous des taïwanais », l’arrivée de l’enfant adopté dans sur le tapis des bagages, la rencontre spirituelle avec Milli Vanelli, etc.

Comme l’a si justement souligné Philippe Azoury dans le numéro de Libération du 22 juillet 2009, « sans doute que depuis Guy Debord personne n’avait administré une telle charge au spectacle ».  Fort heureusement, dans cet horizon qui n’est rien d’autre qu’une dimension croissante du fonctionnement de la société actuelle, l’amour n’est pas totalement mort  (le héros en prend conscience que lorsqu’il le perd et qu’il subit sa haine), ni la famille (cf. émission avec l’enfant adopté) ni encore la culture (cf. l’échec du projet porno-débilo-megalo-has been du héros).

 

Sacha Baron Cohen, Santiago Sierra, même combat

Le grand artiste espagnol Santiago Sierra dénonce l’exploitation des pauvres en les exploitant lui-même de façon ponctuelle. Rémunérés pour réaliser un travail temporaire inutile, absurde ou humiliant, les personnes précaires, souvent immigrées, sont par exemple utilisées comme tréteaux de tables pour un dîner, placées dans des bancs lors d’expositions, ou encore teintes en bond platine lors du vernissage de la biennale de Venise en 2001. Brunö va encore plus loin : des mexicains servent de chaise et table dans le cadre d’une interview people de Paula Abdul sur la philanthropie. Brunö poursuit avec l’organisation d’un casting pour une séance de photos artistiques avec son nouvel enfant adopté (on pense à Bettina Rheims, Terry Richardson, Patrick Demarchelier…). Les parents pauvres des jeunes enfants du casting acceptent tout, que l’enfant perdre 5 kilos en une semaine, qu’il soit déguisé en nazi, etc. pourvu qu’il soit sélectionné.

Par ailleurs les machines sexuelles et l’univers visuel de Brunö n’est pas sans rappeler l’artiste Paul McCarthy. Sacha Baron Cohen est un artiste encore mal discerné par la critique.

 

 « J’adopte un petit africain »

Appliquant à la lettre toutes les recettes pour atteindre la célébrité, Brunö prend rendez-vous avec un cabinet de conseil spécialisé sur la notoriété des stars via leur engagement dans une cause. Brunö écarte leur premier conseil, le réchauffement climatique (global warming), présenté comme le plus porteur d’écho médiatique et le plus recherché. Ayant échoué à faire la paix au proche Orient malgré le consensus obtenu sur le Houmous et malheureusement pas le Hamas, Brunö fait un détour par l’Afrique d’où il ramène un enfant acheté contre un Ipod. En le sortant d’un carton à l’aéroport, il clame fièrement « Angelina's got one, Madonna's got one, now Bruno's got one". Cette scène phare du film est à mettre en perspective avec plusieurs réalités : 1° la médiatisation des adoptions d’enfants africains par les people est non seulement très importante mais supérieure à celle des adoptions d’enfants de couleur blanche (Sharon Stone a eu moins de presse que Madonna ou Angelina Jolie) ; 2° l’aide au développement n’a jamais été aussi faible que depuis que les stars s’en occupent ; 3° l’intervention d’une star multimillionnaire auprès d’un seul enfant est à évaluer au regard du nombre d’enfants orphelins dans le pays concerné et des moyens financiers dont la star dispose qui pourraient infléchir la vie non pas d’un seul enfant mais de centaines de milliers ; 4° le temps donné par la mère dont a besoin un enfant est important et une denrée rare chez une star ; 5° dans des sociétés holistiques, l’aide idéale consiste à aider la communauté la plus proche de l’enfant à le prendre en charge ; 6° plusieurs associations dénoncent le risque psychologique spécifique lié aux problèmes d'identification d’un enfant à peau noire à ses parents adoptifs à peau blanche. Autant d’éléments qui justifient la violence de la dénonciation du film. Le réel n’en fait pas moins, citons Gala.fr du 22 juin 2009 : « Madonna est aux anges! Son petit bout de chou Mercy James vient d’arriver en provenance du Malawi. C'est une nouvelle vie de princesse qui commence pour Mercy. (…) La petite sœur de Lourdes, Rocco et David Banda a quitté le Malawi vendredi soir, pour rejoindre Londres à bord d’un jet privé. (…) Dans sa somptueuse villa new-yorkaise, une vraie chambre de princesse attend l'ex-gamine déshéritée devenue une enfant star. (…) Et puis, Mercy James deviendra à coup sûr la cible favorite des paparazzi. Ainsi, elle n'aura pas à se constituer d'albums photos de sa jeunesse. Les photographes s'en chargeront pour elle. »

 

Où sont les altermondialistes?

La recherche sur Google « altermondialisme + Brunö » ne donne aucune réponse. Cela en dit long sur la capacité d’un mouvement critique à savoir localiser ses alliés.

L’absence de soutien, d’enthousiasme et de soutien du film Brunö de la part des milieux engagés, des critiques de la consommation, des militants pros sommet de Copenhague,  des décroissants en lutte une société durable, etc. en dit également long sur leur ouverture culturelle et leur capacité à innover dans leurs formes d'expression.

Dans le film Home, Yann Arthus Bertrand interpelle son égal « le sapiens sapiens » pour lui montrer l’état déplorable de la planète. Puis, il en vient à lui parler de « ce qu’il peut faire », et là le mot-solution apparait, le même que dans La 11 heure ou encore Une vérité qui dérange : la consommation. Voici la consigne donnée en quelques secondes à la fin de nos chers documentaires dédiés à la destruction de la planète : il est possible de changer les choses en changeant notre consommation. Puis rideau. Avec Brunö, la consommation est le début et non la fin. Les dérives, les référents et les influences de la consommation sont creusés comme un sillon pour aboutir au constat d’une faille tectonique. Brunö a compris que la vérité la plus sidérante est à traquer dans les rebonds et nourritures de notre vie psychique et non le bilan d’un médecin légiste sur l’état de la planète. Brunö a compris que la meilleure place d’un investigateur est d’être acteur de ce qu’il dénonce et non juge.

Brunö ouvre la voie pour un dialogue critique avec le grand public et réussit par là un travail pédagogique sans précédent, car la prise de conscience passe forcement par un miroir et Brunö a la force rare d’incarner la laideur.

 

A lire : « Tout sauf anonyme » de David Reguer, éditions Anabet, ce dirigeant d’une entreprise spécialisée dans la réputation des personnalités et des marques donne, sous la forme d’un roman,  l’ensemble des astuces et des tactiques, notamment via le web, pour sortir de l’ombre….

 

 

 bruno-baron-cohen-2.jpgBrunö et son enfant adoptifmadonna-adoption-mercy-james.jpgMadonna et son enfant adoptif

       

14 juin 2009

Home, Sweat Home

L’action de mécénat de PPR vis-à-vis du film Home aboutit à un résultat de communication pour le groupe PPR au-delà de toute espérance. En une semaine PPR a touché plus de 100 millions de personnes pendant 60 secondes (génériques du film) et ce pour 10 millions d’euros investis. Ce résultat s’explique par un modèle inédit de financement du film qui n’inclut aucun retour sur investissement, les profits étant reversés à l’association GoodPlanet (enfin reconnue d’utilité publique) du réalisateur Yann Arthus-Bertrand, et qui a permis aux distributeurs (cinéma, télévision, DVD, Internet) d’avoir le film gratuitement et le distribuer « pas cher. » En une semaine, du 5 au 12 juin, 130 pays ont joué le jeu. 85 chaînes de télévision ont généré 100 millions de téléspectateurs, dont 8 en France. Même succès côté Web, avec 5 millions téléchargement home.jpgsur YouTube. La FNAC quant à elle a vendu 15 000 DVD le premier jour 50 000 le premier week-end : mieux que Harry Potter (mais moins cher : 4,99 euros, prix coûtant.) Seul mauvais suiveur, les Etats-Unis, avec un DVD vendu 25 $. Les médias ont eux aussi été de la partie, ils auraient offert environ 3 millions d’euros d’espace publicitaire. En interne chez PPR, 88 000 DVD ont été remis aux salariés les invitant à proposer « 88 000 initiatives » et un site interne dédié en 13 langues a été visité par 14 000 salariés. Selon Laurent Claquin, Directeur du développement durable du groupe, “Nous ne sommes pas irréprochables mais cette collaboration est une promesse d’action continue”. Derrières ces chiffres, les questions : Une marque est-elle légitime pour mener une action phare sur le développement durable si elle n’est pas elle-même déjà bien avancée ? Des audiences si importantes nécessitent-elles un processus de concertation sur la responsabilité du message ? Un contenu à la fois gratuit et d’intérêt général peut-il reposer uniquement sur des acteurs privés ? Au moment où « brand content » se développe, il important de débattre sur des principes de communication responsable.

27 novembre 2008

Festival International du Film d’Environnement : moisson exceptionnelle de documentaires

Pour la 26ème édition du Festival international du film d’environnement (19 au 25 novembre 2008, La Pagode) les quinze films documentaires en compétition officielle ont frappé par leur qualité et leur ambition. Tour de piste de la moisson 2008. Trois tendances de la programmation documentaire se dégagent.

Tout d'abord, la démarche personnelle, centrée sur le réalisateur du documentaire lui-même. Dans ce format, le réalisateur se prête au jeu du citoyen ayant le désir de comprendre quelque chose qui ne va pas, qui le concerne et qui le dépasse également. Dans Addicted to plastic, le réalisateur-citoyen canadien Ian Connacher prend soudainement conscience de la place du plastique dans sa vie quotidienne, des problèmes qu’il génère et enquête sur les solutions pouvant le remplacer. Il n’hésite pas à mettre en scène ses réactions au fur et à mesure de ses découvertes. Dans Bigger Faster Stronger, l' américain Christopher Bell, adepte de la musculation et ex consommateur de stéroïdes, s’interroge sur le succès et la dangerosité de ce produit pour la santé et sur les leviers psychologiques du culte du muscle. La réalisatrice japonaise Masako Sakato Vendredi-21__10_.jpg part du décès de son mari, ancien vétéran de la guerre du Vietnam, pour interroger la persistance des conséquences de la pulvérisation aérienne de l’agent orange quarante ans plus tard. Son film Agent Orange : a personal requiem (prix du Jury) montre les difformités et souffrances d’enfants victimes du pesticide, avec le ressenti en voix off de la réalisatrice, toujours dans la compassion et le pacifisme. Dans le cas de Saving Luna, un couple de journalistes canadiens démarre un reportage sur un phénomène inédit, un orque abandonné par son « pod » allant vers les hommes. Face à ce phénomène inexplicable et émouvant, le couple quitte la distance qu’il s’impose habituellement dans ses reportages pour livrer ses pensées intimes et décide finalement d’offrir son amitié à l’animal sauvage et de la filmer. La qualité de ce type de réalisation repose sur la qualité du réalisateur lui-même, acteur et interprète des évenements. Dans le cas de l’enquête de l’agent orange, le résultat est magistral, car la réalisatrice tire un enseignement pour elle-même du chemin parcouru. En revanche, pour Addicted to Plastic,le réalisateur se contente de la compréhension intellectuelle du sujet, sans vivre vraiment l’expérience de leur documentaire, ce qui est dommage.

Ensuite, le témoignage, mettant au premier plan une situation. Dans Flip the coin, le Bangladesh est victime aussi bien sur le plan social qu’environnemental des multinationales de la téléphonie mobile, et des chaines de sous-traitants dans l’économie mondiale permettant d’éviter les contrôles. Les montagnes chiliennes et ses précieux glaciers font face, dans Mirages d’un Eldorado (Martin Frigon, Canada, Grand Prix 2008), aux autorisations d’explorations de la multinationale Barrick Gold, Miragesfrompdfcut-3a189.jpg spécialisée dans les mines à ciel ouvert. Dans ce film, les victimes de la multinationale frappent les téléspectateurs par leur contrôle de soi, leur solidarité, leur pacifisme et ont valeur d'exemple. I am because We are montre les habitants du Malawi victimes du Sida et se penche avec maladresse sur leur tendance à la victimisation. Dans cette arrproche, lorsque la neutralité est atteinte, la dénonciation devient efficace, les situations parlant d’elles mêmes. Lorsqu’elle ne l’est pas, le tandem bourreau-victime peut s’ériger comme cadre empêchant d’autres angles d’analyse ou de solutions.

Enfin, la pédagogie, pouvant prendre la forme du cours magistral, avec parfois une surenchère d’expert. Dans le documentaire australien Crude (Richard Smith, Australie, prix du meilleur documentaire), la géologique est expliquée et mise en images de synthèses, et permet à chacun de comprendre la très complexe histoire du pétrole. The end of poverty donne un cours complet sur la colonisation, documents anciens et historiens à l’appui, visant à démontrer son rôle dans les maux actuels, avec un déterminisme parfois trop présent. L’histoire de Peuple Invisible, sur les Algonquins du Canada, est tracée depuis l’arrivée des colons, et montre sa lente destruction, là encore, avec peu de place pour les bifurcations en ce qui concerne son avenir.

Si les productions et réalisations restent encore du coté des pays les plus industrialisés et tendent à mettre en avant chez les victimes des pays du sud les valeurs perdues des pays du nord, dans la programmation 2008 la responsabilisation et le pacifisme restent moteurs. Agent Orange, Mirage d’un Eldorado, Peuple Invisible, Sin mais no hay pais, l’Apprenti, Saving Luna, Crude, resteront les meilleurs exemples de la moisson 2008. Reste à espérer qu’ils seront distribués à hauteur de leur intérêt.
Pour information : Alice Audouin, auteur de ce blog, a été Jury de ce festival, pour ls documentaires et les fictions

29 juin 2008

Sortie en France du premier film sur l’Ecomafia : aucune aide financière et un accueil distant des milieux environnementaux

e2d11673e4912936f5426c5e616430b7.jpg"Biùtiful Cauntri", premier film documentaire au monde sur le thème de l’Ecomafia réalisé en 2007 par Esmeralda Calabria a pour thèmes le rôle de la mafia dans la non gestion des déchets et le vécu par la population locale des pollutions qui en résultent. Le film s’appuie sur le rapport de Legambiente (première ONG environnementale italienne) mais aussi un rapport parlementaire. Le film n’apporte aucun scoop, les données sur l’Ecomafia étant publiques, mais propose une mise en image « coup de poing » de ces informations. C’est le « Cauchemar de Darwin » appliqué à la Campanie, premier territoire de la filière ordure des Caselesi (l’équivalent de la Casa Nostra en Sicile), qui ont un chiffre d’affaires global, toutes activités confondues, de 30 milliards d’euros. Le film sort en France au cinéma le 16 juillet.

L’Ecomafia, c'est-à-dire les activités de la mafia relatives au marché de l’environnement, compte parmi ces enjeux à la fois nouveaux et gigantesques qui restent pourtant au rang des sujets mal connus, au-delà des scandales médiatisés de la gestion des déchets à Naples et de la dioxine dans la mozzarella. La gestion des déchets (qui comprend l’enfouissement mais aussi le transport vers le Sénégal, le Pakistan, la Chine, la Tunisie…) et la pollution de la flore et de la faune qui en résulte ne sont qu’une partie de l’Ecomafia. Elle recouvre le cycle du ciment, le trafic d’animaux, les constructions illégales, les courses et combats illégaux d’animaux, etc. L’ensemble a rapporté 18 milliards d’euros à la mafia en 2007 selon le Rapport Ecomafia 2008 de Legambiente. Selon le même rapport, en 2007 : 30 000 effractions à la législation environnementale, 4866 décharges sauvages, 26 millions de tonnes de déchets gérés de façon illégale en Italie, 30 000 habitations illégales (en Italie, une maison sur 10 est illégale) ont été recensés. Le cas de la construction illégale (complexes touristiques, immeubles…) est à corréler avec les 225 000 hectares de forêts partis en fumée en Italie l’an dernier par des incendies volontaires. La radioactivité arrive également dans le jeu : récemment des traces d’iode 131 ont été retrouvées dans les déchets en Italie du Sud.

Déjà sorti et acclamé par la critique en Italie, la France sera le deuxième pays à accueillir le film. Non sans le courage héroïque du jeune François Scippa Kohn, son distributeur (Chrysalis Films), car les portes n’ont pas été grandes ouvertes et tout particulièrement dans le domaine de l’environnement, secteur sur lequel le distributeur pensait pouvoir compter. Malgré ses multiples demandes et la qualité exceptionnelle du documentaire, il n’a bénéficié d’aucune aide financière et doit se résoudre à ne pouvoir distribuer que trois copies du film (une copie = une salle de cinéma). Il n’a pas pu trouver les 35 000 euros qui lui auraient permis de faire 15 copies et d’atteindre ainsi une audience digne du sujet traité. « Les entreprises environnementales comme Veolia et Suez m’ont fait savoir qu’elles refusaient de soutenir le film, et pour les grandes ONG environnementales comme Greenpeace ou le WWF, je n’ai eu que de simples félicitations sur la qualité du film, rien d’autre. Naturalia, qui avait financé à hauteur de 30 000 euros la sortie de Notre Pain Quotidien n’a pas non plus retenu le sujet pourtant source d’une alimentation délinquante et toxique. » témoigne François Scippa Kohn. Dans le petit monde de l’environnement français, seuls France Nature Environnement, Nature & Découvertes et des blogs «écolo» ont manifesté une envie d'apporter une aide, mais seulement en termes de visibilité... aide déjà acquise côté médias auprès de Libération (qui a un journaliste remarquable sur ces questions, Dino Dimeo) et France Culture. La conclusion est parlante : un film au moins aussi important que «Notre pain quotidien», «Une vérité qui dérange» ou le «Cauchemar de Darwin» ne bénéficie d’aucune aide financière pour être distribué.

Pendant ce temps, la convergence entre criminalité et environnement s’accélère et de nouvelles activités de l’Ecomafia démarrent, comme la spéculation sur le reboisement et l'eau.

A l’heure où la France décide enfin du principe pollueur-payeur mais sans intégrer les filiales, et où l’inscription du délit environnemental au code pénal (comme le réclame ardemment Vittorio Cogliati le président le Legambiente) n’est pas abouti, la loi ne permet pas de résoudre le problème : la responsabilité et la culpabilité peuvent encore être séparées. La bombe qui se cache derrière le problème le rend d’autant plus complexe à dénouer : le lien entre les activités «propres» et la mafia à la fois sous-traitante et investisseur richissime. Les revenus de la mafia proviennent pour partie d’argent propre et repartent pour partie dans des activités propres, surtout à l'international. La lutte anti-blanchiment est à la traîne, laissant passer de l’illégal vers le légal des milliards d’euros. Dans les rapports annuels des établissements financiers, les informations sur la lutte anti blanchiment restent générales, peu chiffrées et peu ambitieuses, comme le démontre Odilon Audouin, expert en anti-blanchiment et PDG d’Intelleval. La justice italienne commence elle à accélérer. Le procès Spartacus marque la première action d'envergure en Campanie et la deuxième condamnation massive de mafieux (16 peines à perpétuité) dans un climat terrible de liquidation de tous ceux qui, chefs d’entreprise au premier rang, ont décidé de collaborer avec la justice. Mais là encore, la solution doit avant tout être sociale, la pauvreté étant le premier fléau de tous. Il n’est pas un hasard que dans l’Union Européenne, la Mafia soit la plus développée en Italie du Sud : c’est une région pauvre où l’emploi est difficile à trouver. La Mafia emploie et paye.

L’expansion de la finance, d’Internet et de la criminalité, et la multiplication de leurs interconnexions, sont les enjeux les plus complexes mais aussi les plus prioritaires. Aucune solution environnementale ne peut aboutir sans une action en amont sur ces terrains. Le retard des acteurs de l’environnement sur ces sujets est préoccupant. La question du lien entre finance et environnement est chère aux Amis de la Terre, mais qui agit sur la question du lien entre environnement et criminalité ?

Voir, aider et soutenir le film est une action pro-environnentale pertinente non seulement pour identifier le problème, mais surtout pour contribuer à la solution : la seule force pour lutter contre la mafia est la mise en lumière de leurs activités de l'ombre. Or le 16 juillet, seules trois salles obscures pourront mettre leur projecteur sur le sujet.

Distributeur : www.chrysalis-films.com
Livre : Gomorra, Roberto Saviano (Gallimard)
Pétition : Soutien à Roberto Saviano , Soutien à Denis Robert (autre courageux presque oublié, sur le terrain de la finance)

10 juillet 2006

Sélection de livres



Pédagogie
Planète Attitude  et Planète Attitude Junior,  Seuil/WWF. 
Un bon guide sur ce que nous pouvons faire concrètement au quotidien pour réduire notre ‘’empreinte écologique’’. Les gestes écologiques sont présentés de façon accessible et ludique.

80 hommes pour changer le monde
, S. Darnil & M. Le Roux  JC Lattès
Un tour du monde en 80 hommes et femmes exemplaires qui placent leur performance professionnelle à un niveau collectif (environnemental, social…) et pas seulement individuel.

Chroniques du ciel et de la vie
,  H. Reeves, Seuil
Hubert tire la sonnette d’alarme sur la dégradation de notre planète tout en relativisant son importance dans le cosmos. Clair et inspiré à la fois.

Classique
L’Amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence, Folio
Non seulement ce chef d’oeuvre devrait être retiré des rayons de littérature érotique car il date de 1919… mais il devrait être reconnu comme une réflexion magistrale sur le rapport industrie/nature.
anders.jpg
Mouvements Actuels
Eco-Economie, Lester Brown, Seuil
Le boss du World Watch Institute détaille le « nouveau paradigme » qui prône une intégration de l’écologie dans l’économie. Accessible aux non économistes et non écolos. Le temps de l’Anti-pub, S. Darsy Actes SudLa bible de l’anti-pub en France. Un ton clair qui permet de connaître le mouvement et de comprendre pourquoi il va s’amplifier.

Seventies
La Convivialité, Y. Illitch, Points
Dans le haut dans la pile des Fondamentaux de la critique de la société industrielle.

Les Passions et les Intérêts A. O. Hirschman, PUF
Albert O. Hirschman montre « comment pour combattre les passions on fera appel aux intérêts » au XVIIIè siècle, autrement dit comment les activités lucratives telles que le commerce et la banque auparavant mal jugées devinrent le nec plus ultra.

Et si je suis désespéré que voulez vous que j’y fasse ? G.Anders, Allia
Un homme à connaître et aimer, qui nous alerte en 1977 sur l’insuffisance de notre imagination pour prévoir toutes les conséquences de notre puissance technique.

Article publié dans 2050, N° juillet-août 2005

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