21 juin 2010
Portrait : Michket Krifa
« Mon image c’est moi qui la donne » : c’est le principe éthique que l’organisatrice d’expositions Michket Krifa, commissaire d'exposition, applique dans tout ce qu’elle entreprend en Afrique et Moyen-Orient. Mettre l’image de l’Afrique aux mains des africains, mettre l’image des femmes musulmanes aux mains des femmes musulmanes, voilà une démarche qui parait naturelle et qui est pourtant rare dans la vie culturelle, encore très centrée sur l’occident et son regard sur le monde. Cette image « de l’intérieur » a pour vertu de faire tomber les aprioris de ceux qui s’étaient construit une image erronée. La représentation du rapport Nord Sud s’en trouve réajustée.
« En Afrique, les injustices du passé ne sont pas seulement dans la terre, mais dans les semences. L’art consiste à dégager des terres neuves et réparer les anciennes. » Restituer l’image de soi, créer la représentation de soi, c'est le principe des expositions qu’elle organise sur le Moyen-Orient (Regards Persans, Printemps Palestinien, Women by Women…). Ses expositions sur les femmes musulmanes sont des espaces d’expression, non de dénonciation, qui font tomber les stéréotypes orientalisants et les visions instrumentales des pouvoirs arabes. Ce principe a fait des merveilles aux dernières rencontres de Bamako, la biennale africaine de la photographie dont Michket est la directrice artistique, qui ont offert une image nouvelle de l’Afrique, dans la nuance, la subtilité, l’altérité, l’échange. Pour la prochaine édition en 2011, Michket ne dérogera pas à ses principes.
Très concernée par l’environnement, Michket rappelle que le lien à la terre et à l’environnement joue un rôle central pour les artistes africains « les conditions de vie et climatiques ne sont pas toujours faciles, les problèmes liés à la vie sont concrets et entrent naturellement dans le champ de la créativité ». Et au final, c’est l’image que l’Afrique renvoie de l’occident qui devient riche d’enseignement. "Je renvoie aux
Occidentaux ce qui leur appartient, c'est à dire les rebuts de la société de consommation qui nous envahissent tous les jours", dit l’artiste béninois Romuald Hazoumé, qui construit ses œuvres à partir de déchets, tout comme le grand artiste ghanéen El Anatsui (photo ci-contre).
Née en Tunisie, musulmane non pratiquante, Michket Krifa fut d’abord actrice, mais le marché du cinéma tunisien ne lui permettait pas de faire carrière. Venue en France, elle refusa les rôles « d’arabe de service » selon son expression et amorça des études sur le lien entre cinéma et histoire. Pour elle, le culturel, le social et le politique doivent être étudiés ensemble.
Ses gestes écologiques au quotidien sont dictés par son fils « super écolo ». Michket, aussi belle à 50 ans qu’à ses débuts, met le curseur sur l’être et non l’avoir. « Le temps, la distance, la rêverie sont devenus un luxe dans nos vies. » Elle tente d’extraire ces moments de grâce dans un agenda rempli jusqu’en 2015.
Portrait publié (dans sa version courte) dans Neoplanète, numéro 14
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19 mars 2010
Gary Hirshberg : Bio loves Walmart
Article publié dans Neoplanète numéro Avril/Mai 2010.
Interview réalisé le 5 février à Paris.
Gary est américain, (vieux) beau, riche, célèbre, père de famille exemplaire, directeur général. Bref, Gary est une success story américaine.
What else ? Son entreprise enregistre depuis environ 20 ans une croissance moyenne de 20 % par an. Il est dans le pétrole ? Pas du tout. Il est dans le yaourt Bio.
Il vient de loin… de l’époque où le Bio concernait seulement les babas et non les bobos, où le développement durable n’était pas encore né et où les consommacteurs représentaient 0,0001 % de la population américaine. Se lancer dans le lait Bio avec neuf vaches a été la première pierre de son entreprise Stonyfield, au début des années 80. Mettant toutes ses ressources à créer un circuit de production coûteux (ressources durablement gérées, fournisseurs éparpillés, main d’œuvre mieux rémunérée…) et ne pouvant donc compter sur la publicité, épuisé de distribuer lui-même des échantillons dans les supermarchés, il décide alors de proposer aux consommateurs d’adopter une vache en échange d’une lettre de la vache deux fois par an. Des milliers de personnes trouvent cette idée amusante (ils reçoivent aujourd’hui quatre e-mails par an de leur vache) et Stonyfield réussit à passer à une dimension supérieure. Comme ses amis pionniers de l'époque (Ben & Jerry's, Body Shop...) sauf Patagonia, il revend vingt ans plus tard son entreprise à une multinationale (Danone). Ses produits trônent désormais sur les linéaires des supermarchés, y compris en France sous l’appellation Les deux vaches (faut vraiment qu’il ne parle français pour avoir laissé passer un nom comme ça !). Pour lui le passage de la petite entreprise Bio à la multinationale va dans le bon sens, car la seule solution pour que le Bio entre dans les usages de consommation, c’est d’en baisser le coût, donc d’en vendre plus. Plus on vend, plus il y a de fournisseurs de lait bio, plus il est facile d’organiser la production et ainsi de suite. Gary défend cet argument dans le documentaire Food Inc. qui décrit l'industrie alimentaire américaine et qui obtient actuellement un grand écho aux Etats-Unis. Et quant à savoir si le Bio répond à des préoccupations d’ordre individuel ou collectif, Gary reste pragmatique « Les gens se mettent au bio à trois occasions : lorsqu’ils ont le projet d’avoir un enfant, à l’occasion d’un problème de santé, et au travers de l’influence de quelqu’un d’autre. Ils mangent bio avant tout pour eux, pas pour la planète, mais ce qui est bon pour eux est bon pour la planète.» Aux Etats-Unis, les yaourts Stonyfield font actuellement la promo du livre « Anti cancer » de David Servan-Schreiber, avec le slogan « La super arme dans la guerre contre le cancer : Votre nourriture » démontrant ainsi le poids de l’argument santé. Il reste plus efficace de miser sur l’intérêt individuel pour gagner de grands marchés.
10:29 Publié dans Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
29 janvier 2010
Portrait de Jean Michel Valantin
Portrait publié dans Neoplanète, Numéro Fevrier/Mars - dans le magazine, le texte est légèrement différent... du fait de l'intervention armée du SR sans doute inspiré par le thème de l'article :-) ... avec des dommages collateraux sur le sens de certaines phrases et l'exactitude de l'info :-)
Jean-Michel Valantin voit le réchauffement climatique avec les yeux Sun Tzu et non ceux de Joan Baez : comme une guerre. Historien, docteur et chercheur indépendant en études stratégiques, il est l’un des tout premiers spécialistes mondiaux de la question des effets politiques du réchauffement global qu’il nomme la « sécurité climatique ». Pour lui, la géopolitique va être bouleversée par l’ensemble des conséquences du désordre climatique : montée des eaux, désertification, crise alimentaire, etc. Et nous ferions bien d’avoir déjà les plans de sauvetage et d’action d’urgence et de les avoir répétés, parce que l’on n’aura pas une deuxième chance de lutter contre l’ennemi. Imaginons le réchauffement climatique comme une invasion spatiale qui viserait tous les pays en même temps, c’est sûr qu’il faudrait être organisés.
Si aujourd’hui, des réseaux de solidarité ainsi que de nombreuses solutions locales sont mis en place pour prévenir ou contrecarrer les effets du réchauffement climatique, il manque une « gouvernance mondiale » pour gérer le phénomène à une échelle planétaire.
Selon Jean-Michel Valantin, c’est l’alliance avec les guerriers et non les baba cool qui peut nous sauver. Un Rambo qui donnerait sa vie pour un ours blanc… ce ne serait pas un peu le héro d’Avatar justement ? Hollywood a tout compris et intègre déjà les enjeux de la sécurité climatique, selon ce spécialiste des relations entre cinéma américain et Défense. Les conflits autour des ressources, la biodiversité, la réduction de l’espace vital, la gouvernance violente ou non violente de la ville, sont les nouveaux thèmes des méga productions Hollywoodiennes et le choix du héros d’Avatar, un guerrier qui abandonne l’instinct de conquête pour celui de préservation, n’est pas anodin !
En attendant, le Général Jean-Michel Bio-Murat prépare ses troupes : toute la jeunesse française scolarisée ! En tant que haut fonctionnaire au développement durable à la direction générale de l’enseignement scolaire du Ministère de l’Education nationale, sa mission est que tous les élèves soient éduqués au développement durable. A quand les exercices d’entrainement ? Et une deux ! une deux ! ... Parez ? Protégez !
Lire Jean-Michel Valantin : Écologie et gouvernance mondiale, Autrement, 2007 Menaces climatiques sur l'ordre mondial, Lignes de repères, 2005, Hollywood Washington Le Pentagone, Autrement, 2003 (réédition en 2010, avec l'analyse d'Avatar of course)
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26 novembre 2009
Cécile Ducrot-Lochard, la Philanthropie VIP
Article publié dans Neoplanète, numéro Nov / Déc 2009
Cécile est sans doute la seule salariée d’ONG à devoir porter des diadèmes de diamants pour son boulot ! Experte en « finance philanthropique », qui signifie en gros : « donner un peu de ce que l’on possède beaucoup », Cécile a pour profession de convaincre des personnes fortunées d’aider des grandes causes. Exemple de mission : persuader son voisin de table lors d’un diner de gala de sauver le thon rouge qu’il est entrain de manger. Cécile est à la finance philanthropique ce que Hugh Grant est à l’accent anglais : elle est née avec. Son papa, fondateur d’Apogé, compte parmi les pionniers en France de « l’ISR » (Investissement Socialement Responsable). Elle collabore avec lui dès son diplôme d’école de commerce en poche et apprend son métier : convaincre les grands fortunes de placer leur argent de façon « responsable » Elle devient ensuite directrice des « grands donateurs » du WWF. Quand Cécile s’occupe de trouver des fonds pour une grande cause, c’est un peu comme quand Sharon Stone anime les enchères pour le sida à Cannes : plus efficace et plus glamour que mamie Liz Taylor. La belle aux diamants (gracieusement prêtés par Adamence) manie le Bottin Mondain pour la bonne cause et collectionne les paires de chaussures pour promouvoir la sobriété heureuse. Paradoxe diront certains, modernité diront d’autres, dans tous les cas, Cécile vit parfaitement cette position d’intermédiaire entre deux mondes opposés. Passionnée par le microcrédit, Cécile se lance un nouveau défi, convaincre les dirigeants des grandes entreprises de nouer un partenariat avec Microworld, la nouvelle activité de Planète Finance. Elle n’a pas encore choisi sa tenue…
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16 septembre 2009
Erwan Le Louer, eco-entrepreneur
Article publié dans Néoplanète numéro 10 Septembre/octobre 2009

Erwan Le Louer compte parmi les jeunes éco-entrepreneurs à suivre. Son originalité ? Introduire l’éthique et le développement durable dans un secteur jusqu’ici peu engagé sur ces problématiques : le bijou en or. Avec un père chef d’entreprise et une mère danseuse à l’Opéra de Paris, Erwan a toujours côtoyé l’univers du luxe et s’est lancé un défi : rendre les bijoux éthiques. C’était il a deux ans, il avait…23 ans ! Il consacre alors deux années, dont une parallèle de son année de master de l’ESDI (Ecole supérieur de design industriel) à la recherche des meilleurs partenaires. Sa famille et ses amis sont ses premiers « business angels ». JEL (« Jewellery Ethical Luxury) est créée en septembre 2008. Aussi à l’aise avec la clientèle haut de gamme que sur le terrain, avec des ONG en Amazonie, Erwan met au point une fabrication de bijoux exemplaire, fondée sur une chaîne de traçabilité transparente, garantie sans cyanure ni mercure. Mais c’est surtout en matière de service que JEL innove : elle est en effet la première à proposer du recyclage de bijoux. Réduire, réutiliser, recycler, les « 3R » sont enfin entrés dans le monde de la parure. www.j-e-l.fr
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15 juin 2009
Bettina Laville : No Show
Ce article a été publié dans Neoplanète numéro Juin/Juillet
Bettina Laville : No Show
Escarpins vernis, veste couture, rangs de perles au cou, jupe longue, carré blond impeccable, Bettina Laville affiche d’emblée un style indémodable donc durable. Pas de spectacle non plus du côté de ses interventions orales, suivant un plan en neuf parties détaillé en préambule, ponctuées de citations philosophiques allemandes ou d’hommes politiques du gouvernement précédent et agrémentées d’un humour perceptible au clignement de sa paupière gauche. Bettina Laville parle et se montre à son niveau : l’élite sans esbroufe. Lorsqu’elle fait avancer l’environnement, c’est à grande échelle, mais en restant discrète. Commençons par les diplômes. Bettina aligne l’ENA, major de Sciences Po et un doctorat de lettres modernes. La jeune Bettina entre ensuite au gouvernement pour y faire avancer sa vocation, l’environnement, et rien de
moins qu’au Ministère de l’environnement, à Matignon et à l’Elysée. Bettina décide ensuite de s’occuper de plus près du citoyen consommateur. Elle fonde Vraiment Durable, mouvement autour de la consommation durable, agit en tant qu’élue locale puis chargée de la consultation du public du Grenelle de l’environnement. Aujourd’hui, Bettina relève encore un nouveau défi : faire avancer les entreprises. A son habitude, elle crée elle-même le grand chemin pour y arriver. Elle monte actuellement le département juridique développement durable du prestigieux cabinet PwC. Toujours discrète, mais avec des moyens de taille. Et demain, où Bettina lancera-t-elle ses nouveaux chemins ? Dans des livres. Dores et déjà co-auteur du Manifeste pour l'environnement au XXIème siècle (1996), Bettina travaille à l’écriture de deux romans, où l’environnement aura sa place habituelle. L'action de Bettina la rend malgré elle de plus en plus visible, mais respectons là : no flash.
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28 avril 2009
Barbara Coignet, créatrice du Salon 1.618
Cet article a été publié dans Neoplanète numéro Avril/mai
Barbara Coignet… alias Barbarella Poignet ! est une bombe (anti-)atomique avec une poigne de fer qui, lorsqu’elle se met au service du développement durable, devient très subtile. Belle trentenaire captivante à la chevelure botticellienne, Barbara suscite l’enthousiasme, même lorsqu’elle parle de son médicament pour le rhume. C’est une pro de la comm, mais aussi un entrepreneur hors pair qui créa BMCS, sa propre agence dédiée à la mode, pendant ses études à l’âge de 21 ans ! Sa vie, c’est la mode et dans la mode, son exigence, c’est l’esthétique. Il y a
un an, la moutarde lui monte au nez (mais sans l’enlaidir) en constatant que son goût pour le raffinement est mis à mal par la mode « green » qu’elle veut pourtant soutenir. Aider quelque chose qu’elle ne trouve pas beau… impossible ! Sacré dilemme ! Barbara Coignet se lance alors un nouveau challenge : démontrer que les atouts de la beauté que sont le mystère, l’harmonie, le style, peuvent être au rendez-vous d’une consommation plus responsable. Spécialisée sur les clients plutôt aisés, elle se met au défi de les faire consommer mieux et de respecter la planète sans renoncer à une grande qualité de vie. Du 15 au 17 mai, le résultat de sa détermination, le premier événement « éco-esthético-chic » fera l’actualité. Salon 1.618, Palais de Tokyo, Paris. www.1618-paris.com
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19:18 Publié dans Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
18 mars 2009
François Flahaut : le rapport de l’homme à la démesure
Le philosophe François Flahaut, auteur du livre Le Crépuscule de Prométhée (éd. Mille et une nuits), apporte un éclairage original sur les sources culturelles et mythologiques des crises économique, sociale et environnementale actuelles. Directeur de recherche au CNRS, il collabore avec l’EHESS et le Conseil de L’Europe sur les nouveaux indicateurs de richesse. Il prépare, avec Philippe Chapuis, un documentaire à partir de son livre.
François Flahaut est un philosophe atypique, qui se qualifie lui-même de post-prométhéen. « Ma recherche consiste à m’interroger sur les bases à partir desquelles le monde occidental a pensé. » Pour cela il s’appuie tout autant sur l’anthropologie sociale, la psychanalyse, l’économie, l’écologie, que la philosophie. Il n’entend pas être dans une lignée d’histoire de la philosophie, et pour lui, le concept né de la page blanche comme preuve du génie jaillissant, c’est du « prométhéisme » !
Pour François Flahaut, le mythe de Prométhée est une source culturelle fondamentale des enjeux du monde actuel car il amorce le rapport de l’homme à la démesure. Ce mythe est le signe annonciateur du triomphe de l’homme vis-à-vis de puissances qui lui sont supérieures (les dieux, la nature, etc.). Il inaugure le pouvoir de l’homme sur les choses (Prométhée vole le feu de Zeus). Les choses (l’énergie, mais ensuite la technique, l’économie, les territoires…) sont l’enjeu du pouvoir et dans la vision prométhéenne un homme seul peut prétendre y accéder, renvoyer en conséquence le rapport des hommes entre eux sur un second plan, comme si la volonté, la conquête, l’édification d’un seul homme pouvait être séparée de la société qui l’entoure, de sa lignée. L’héroïsme prométhéen naît ainsi de la détermination d’un être libre, affranchi. Platon se place dans cette vision de l’homme, en le dotant d’un esprit capable de triompher de tout. Le héros Prométhéen se singularise donc par son autonomie, capable de s’émanciper de la société pour avoir une trajectoire libre et personnelle fondée avant tout sur ses qualités, à l’image du créateur, de l’entrepreneur, de l’explorateur, du conquérant, du bâtisseur. A l’opposé, celui qui « a besoin » des autres est perçu dans la hiérarchie prométhéenne comme un « parasite », un être dépendant, qui est loin d’être perçu comme un héros.
François Flahaut donne dans son ouvrage des exemples concrets de héros prométhéens, notamment dans la littérature, où Jules Verne siège au-dessus des autres, décrivant des territoires à conquérir, défier, explorer, maîtriser….par des êtres d’exception.
Dans sa forme contemporaine, le mythe prométhéen se traduit selon François Flahaut, par la puissance technique et économique, l’idéal de progrès, le mouvement d’émancipation de l’individu, la légitimité que l’homme s’octroie d’imposer sa culture à d’autres peuples, etc. : un mélange de réalisations louables mais aussi d’abus et de destruction.
Montesquieu est selon François Flahaut, l’un des derniers philosophes non-prométhéens, qui fut conscient que le pouvoir conduisait intrinsèquement à la démesure. Plaidant pour la séparation des pouvoirs de l’exécutif et du législatif, Montesquieu proposait d’organiser le pouvoir des hommes en le divisant, de façon à ce que chaque pouvoir puisse s’arrêter aux portes d’un autre et ne puisse ainsi s’étendre démesurément. Selon lui, les dangers du désir pouvant devenir illimité et ceux du pouvoir pouvant devenir abusif, nécessitent un contrôle et une sanction organisés. Dans les tragédies grecques, le rôle joué par le Cœur était de dénoncer les abus de pouvoir, partant là aussi du principe qu’il doit d’être contrôlé et sanctionné dans ses abus, car sa nature le pousse à la démesure. Le but est l’équilibre : de la puissance… mais contrôlée. Le pouvoir est conscient de sa tendance à la démesure.
Le Siècle des Lumières marque le tournant décisif et fondateur du cycle prométhéen actuel. Par sa capacité de mobiliser la raison (donc la puissance de l’esprit) et sa lutte contre le fanatisme religieux, les grands penseurs cessent de se méfier de la démesure. Albert Hirschmann dans son livre Les passions et les Intérêts, décrit la mutation majeure du XVIII ème siècle, où une passion dite « mineure », l’intérêt, s’impose pour de bonnes raisons: la paix politique, l’essor économique, l’apaisement des mœurs. La montée en puissance de la notion d’intérêt particulier s’accompagne par une nouvelle vision du monde, qu’Adam Smith incarnera parfaitement : l’équation entre l’intérêt individuel et le bien commun. Cumuler les intérêts particuliers devient le meilleur chemin d’aboutir à l’intérêt collectif. Pas de souci à se faire sur la question de la démesure, l’économie et la finance peuvent se développer car elles sont favorables au bien commun et sont rationnelles car fondées sur l’intérêt ! L’orthodoxie de la pensée économique, peut se développer et ainsi se mondialiser au XXème siècle. Or cette orthodoxie économique repose sur les mêmes représentations que celles qui ont sous tendu sa naissance au XVIIIème siècle, une conception où utilitarisme et le bien commun font cause commune. La rationalité de l’individu devient la meilleure assurance contre ses dérives ! La propension à la démesure est ainsi refoulée, niée. Le désir est valorisé en tant qu’expression de l’émancipation individuelle et l’expression de sa liberté et cesse d’être une menace de par sa propension vers l’illimité.
Si la démesure n’est accessible qu’à une minorité, elle finit, par son effet mimétique, par influencer l’ensemble de la société. Le désir d’argent, au-delà de ce qui est nécessaire pour couvrir ses besoins, est un désir mimétique. Ce mouvement, qu’Hervé Kempf évoque dans son ouvrage Comment les riches détruisent la planète, aboutit ainsi à une impasse que révèle l’écologie : la société scie la branche sur laquelle elle est assise. Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici expliquent cette impasse, au travers de la métaphore de l’Ile de Pâques dans leur dernier ouvrage C’est Maintenant, en montrant comment les ressources de l’île que sont le bois et le poisson finissent par être sacrifiées par les vues spéculatives sur les coquillages (la monnaie).
Nous voilà aujourd’hui. Le réchauffement climatique et ses conséquences de plus en plus alarmantes montrent le résultat de l’addition des intérêts individuels : pas vraiment le bien commun. La nature, définie comme le lieu « de ce que l’on prend et ce que l’on jette », n’a jamais été comptabilisée. Et l’effet boomerang des croyances est là : la finance, lieu de la rationalité présupposée, subit les conséquences d’une conduite abusive. La rationalité prend la tasse.
La crise est pour François Flahaut une occasion unique pour prendre tout d’abord conscience de la propension à la démesure comme structurelle à l’homme et de la vision restreinte de la société et de la nature par la pensée économique. Le réchauffement climatique, ayant la particularité d’être indivisible, de toucher tout le monde, est aussi le moyen de prendre conscience de l’interdépendance des êtres et des choses. Mais l’optimisme n’est pas vraiment de mise, car les intérêts à ce que les choses ne changent pas, profitant à certains, sont sans doute supérieurs à l’émergence des nouvelles idées et à un retour à la sagesse. Aujourd’hui, les crises financières, économiques, environnementales restent séparées et sont abordées avec des réponses spécifiques, qui parfois seulement, se recroisent.
Pour François Flahaut, il est urgent de repenser le pouvoir, de mettre des gardes fous à la propension à « aller trop loin ». Pour cela l’opinion publique a son rôle à jouer (l’équivalent du Cœur dans la tragédie grecque), un rôle de dénonciation, lutte et pression contre les dérives. Mais l’Etat aussi et surtout doit intervenir. A l’heure ou le pouvoir économique s’étend sans contrôle, le pouvoir politique doit être le mur qui limite le pouvoir économique. Le développement de la dimension non utilitariste de la vie sociale est également une piste pour sortir de l’impasse. Ainsi au Conseil de l’Europe, le travail sur les nouveaux indicateurs de richesse, en collaboration avec laCommission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social est un bon point de départ. Mais pour François Flahaut, il est illusoire de développer des nouveaux indicateurs sans se poser la question de la conception du monde qui les porte. Sans nouvelle vision du monde, il n’est pas possible de le changer.
Définir « La vie bonne » dont parlait Aristote est plus que jamais d’actualité.
Entretien réalisé le 14 mars 2009
12:53 Publié dans Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : françois flahaut, alice audouin
29 septembre 2008
John Patrick Organic: figure de la mode éthique aux Etats-Unis
John Patrick, engagé dans le coton biologique depuis 2002 et fondateur d’Organic, est une icône de la mode éthique aux Etats-Unis.
Il figure dans la liste des heureux nominés du fameux CFDA/Vogue USA 2008, où il fait figure d'ovni : militant pro coton biologique (en anglais : « organic coton »), il ne mache pas ses mots sur le secteur de la mode.
Si son militantisme est le reflet de son ambition, a contrario ses vêtements ne portent aucun signe "écolo", ils misent sur un "processus responsable" qui n'a pas besoin de s'afficher, et offrent la part belle au style.
Présent quelques jours à Paris dans le cadre d’un show très privé, il a partagé sa vision personnelle et engagée avec "Alice in Warmingland". John Patrick Fleming possède un style qui ne passe pas inaperçu. Habillé dans un genre dandy fraîchement échappé de Sing Sing, il pousse des cris aigus façon Michel Serrault dans la Cage Aux Folles (avant transformation en mère modèle) mais contrairement aux gens de la mode les mots équitable, biologique, et ethique sont dans chaque phrase. Petit résumé de cette nouvelle vision de la mode.
Porte ce que tu cultives et je te dirai qui tu es
Selon JP, l'héritage agricole est la source de la mode. Le vêtement, l’alimentation et l’agriculture ne font qu’un. Les matières, les gestes, sont ceux d'une histoire commune. Un vêtement doit pourvoir dire d’où il vient, doit pouvoir raconter sa propre histoire. C’est l’opposé de la "fast fashion" en explosion actuellement et du mouvement actuel des marques qui s’uniformisent, se ressemblent, la tendance « the brands are become brand less ». La mode biologique peut redonner du sens aux marques.
Le modèle économique, c’est mère Teresa
Les créateurs ne sont pas là pour s’enrichir, mais enrichir les pauvres, selon la vision du fondateur d'Organic. Il s'agit de trouver davantage de sens à la mode et d'allèger sa dette vis-à-vis de la nature. C'est en replaçant la mode dans son histoire, celle des ressources, celles de la terre. John Patrick n’a pas de Dieu, pas de gourou, mais un seul guide : les paysans les plus pauvres « ce sont pour eux que j’agis ». Pour sauver les paysans indiens qui se suicident par milliers en buvant des pesticides.
Les défilés sont un gâchis
John Patrick ne fait pas de défilés mais des présentations. Les présentations sont des scénettes immobiles avec des mannequins et à forte évocation picturale. Elles permettent le dialogue, la compréhension de la démarche du créateur et de l'histoire du vêtement, ce qui est impossible avec les défilés. De la Slow Mode ! John Patrick a un impératif : il faut réinvestir d’urgence l'argent des défilés dans la formation des jeunes, le recyclage, et programmes agricoles !
C'est le Pérou
En 2002, John Patrick part à la recherche de son Graal : le coton originel, mythique, la fontaine de jouvence du coton, le coton organique, le VRAI coton. Il commence sa recherche par les Etats-Unis où il déplore les ravages de l’industrie cotonnière et la disparition du coton "ancien". Il décide alors de quitter les Etats-Unis et sa vie de créateur de mode « silly » mais admirée et très « upper class » …pour le Pérou ! où son flair lui dit que le coton pur s'y cache...miracle ! il le trouve grâce à l’aide d’un hippie archéologue très "wild", James Vreeland (le neveux de la fameuse Diana Vreeland de Vogue). Il y reste trois ans le temps de bâtir une coopérative.
Le développement durable n'est pas à la mode
Pire que dans le milieu de la pub ou des médias ? Oui, selon John Patrick : le secteur de la mode est majoritairement indifférent au développement durable, il n’a pas de management environnemental ni de directeurs du développement durable. Il est temps de s’y mettre!
Faire avec les moyens du bord
Pour John Patrick, l’esprit bio, c’est faire feu de tout bois. Tant que la filière biologique n’est pas organisée pour l'ensemble des vêtements, il faut improviser. Si un coton bio de qualité disponible est dans des draps, il faut s’en servir pour faire des chemises ! Contrairement à la mode actuelle qui voit la matière au service du créateur, dans la mode bio c’est l’inverse : c’est le créateur qui est au service de la matière. Et celle-ci a ses raretés, ses défaillances, et sa pureté…c’est au créateur de partir de là.
Tout part du tablier
Annmarie Gardner, journaliste du magazine, "Organic Style" a lancé John Patrick dans la mode biologique en lui demandant de créer un vêtement biologique pour son magazine : sa réponse fut un tablier. Ce tablier a été le point de départ d’Organic, la première pièce de sa maison. Aujourd’hui, ses collections font pâlir Ralph Lauren.
Il n’y a pas de concurrents
L’éthique, le bio, tout cela est un mouvement pour John Patrick, il n’y a pas de compétition mais des membres d’un même mouvement. Le but est de se serrer les coudes pour le faire grandir. L’urgence est la création de filières, d’une organisation, de méthodes et de managers qui permettent de diffuser ce qui aujourd’hui une pratique encore trop minoritaire. Organic contribue avec sa filière de coton équitable avec des coopératives au Pérou, qui intègrent également le modèle social du commerce équitable.
Les mannequins sont moins connes
Selon JP, les mannequins sont des alliées pour le mouvement éthique et biologique, elles sont plus saines et plus exigeantes qu’avant et sont à la recherche de marques qui aient du sens. Pour ses présentations, JP bénéficie des meilleures mannequins qui donnent de leur temps à budget écrasé car "elles y croient".
Le drame de la France, c’est le lin
JP ne pleure pas sur la tombe de Jim Morrison quand il est à Paris, mais sur le lin perdu. Le lin est l’histoire de la France et le coton biologique devrait être la première ressource de la mode française selon lui. Et la première priorité française devrait être d’en relancer la production biologique. Les magnifiques tissus de Siat & lang certifiés bio devraient donner l'exemple. Dans l’ensemble, les européens sont plutôt moteurs pour l’agriculture biologique. Mais la France devient un musée, comme le déplore JP, pourquoi oublie-t-elle son agriculture qui est à la source de son histoire ? Cela rend malade John Patrick !

Sur la photo, une présentation de la collection printemps été 2008
15:32 Publié dans Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
19 décembre 2007
Sebastien Kopp, co-fondateur de Veja
Interview publié dans 2050, N° nov-dec 2007
En 2003, à l’âge de 25 ans, tu as créé Veja, raconte.
Pendant nos études, nous étions avec mon associé Ghislain, fan de géopolitique et d’écologie. Nous cherchions la voie conciliant les deux, nous étions sûrs que cela était possible. J’ai fait un stage chez Morgan Stanley en liaison avec la Banque Mondiale à Washington, j’ai commencé à douter. Après nos études, nous avons fait un voyage autour du monde pour regarder sur place les engagements philanthropiques des grandes entreprises. Là, toutes nos illusions sont tombées. A notre retour, nous avons eu alors l’idée de créer un modèle à partir de zéro, fondé sur l’écologie, le social, le commerce juste, et nous donner la preuve que c’était possible. Nous avons mis toutes nos économies et la NEF nous a aidés. C’est parti comme ça.
Le juste prix de la rémunération des producteurs, comment le définis-tu ?
On part du prix de la production, ce qu’elle coûte au producteur, à partir de là on rajoute une marge. C’est important pour nous qu’ils puissent non seulement vivre correctement, mais aussi réinvestir. Il ne faut pas caler le prix en fonction du marché et dire qu’il est X% supérieur car le prix du marché ne veut rien dire compte tenu des subventions, en particulier pour le coton américain.
Pourquoi avoir choisi la basket ?
La part du marketing prend une très grande place dans le prix d’une chaussure conventionnelle, et celui de la production une toute petite, nous avons vu là notre chance, si nous augmentions les prix de production pour assurer une qualité sociale et environnementale et ne faisions pas de marketing nous pouvions obtenir des prix compétitifs. Notre chance a été de percer sans marketing, sans aucune publicité, avec seulement des relations presse faites en interne. On avance sur le web en ce moment.
La notoriété grimpe vite, les achats aussi, comment suivre avec les mêmes gages de qualité et comment gérer cette notoriété ?
Au départ nous avons produit 5 000 paires, nous sommes maintenant à 60 000 paires pour le monde. Nous avons 50 modèles, cela fait 1 000 paires par modèle, si l’on compte en plus les tailles, cela en fait 200 par pointure. Donc cela reste tout petit ! On grossit à notre vitesse pour garder la qualité, et les consommateurs attendent, cela ne nous pose pas de problème de conscience. Cette relative pénurie crée des comportements parfois fous, certains vont en Angleterre pour avoir un modèle spécifique ! On ne veut pas être un objet à la mode. Si une star internationale veut nos baskets, on lui dit de les acheter, on n’a jamais fourni une seule paire gratuitement, plus on garde la tête froide, plus ça marche… aujourd’hui la liste des stars qui portent nos baskets est hallucinante.
Comment vois-tu ton avenir ?
Croître de façon raisonnable, c’est notre cap. Nous avons eu des offres mirobolantes de rachat par les plus grandes enseignes, nous avons refusé catégoriquement. De même pour les circuits de distribution plus importants. Nous voulons maîtriser notre croissance. Si ça ne marche plus, nous ferons autre chose. Je crois que notre plus grande force est de toujours privilégier notre projet à l’argent.
Le développement durable, cela signifie quoi pour toi ?
Cela ne veut rien dire pour moi. Je vois ce mot là partout et pour moi c’est de la communication avant tout. J’ai un principe, il faut faire avant de parler. Trop d’entreprises font l’inverse. De plus, communiquer sur le développement durable devrait se faire différemment. J’aimerais voir des entreprises communiquer davantage sur leurs défauts, dire voilà, là je ne suis pas bon, mais je veux progresser, et vous pouvez peut-être m’aider. Si je devais un jour communiquer sur mon entreprise, ce serait par l’art, oui l’art au service de la société. Et il n’y aurait pas de logo à l’entrée de l’expo.
Toi David Nike Goliath ?
Nous avons déjà un point commun avec Nike, notre modèle est copié en Chine, c’est la rançon du succès, des junk Veja sont là ! Mais les copies chinoises ne sont pas en coton bio ! (rires)
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12 juin 2007
Edouard Bard, climatologue
Interview publié dans 2050, mai-juin 2007
Edouard Bard est l’un des plus grands climatologues, bardé dedistinctions et de médailles, valeureux dans la bataillecontre les sceptiques du réchauffementclimatique et excellent vulgarisateur,débat avec 2050.
• Titulaire de la Chaire de l’évolutiondu Climat et de l’océan du Collège deFrance
• Directeur adjoint du CEREGE :centre européen de recherche et d’enseignement en géosciences del’environnement (CNRS, Université Aix Marseille, IRD, Collège de France),
• Relecteur du rapport du GIEC
Si les scientifiques croient au réchauffement climatique, tout le monde devrait-il y croire ?
Cette question est liée au fait que certains pensent que le réchauffement climatique relève du domaine de la croyance. Le changement climatique mondial n’est ni une nouvelle religion, ni un parti politique, ni une idéologie, c’est simplement un fait scientifique que l’on observe à l’aide de nombreuses mesures de notre environnement et que l’on peut expliquer dans ses grandes lignes par les lois fondamentales de la physique, de la chimie et de la biologie.
Ta science subit de nombreuses critiques, au point que certains pensent que les prévisions sont fausses.
Le système climatique est probablement l’objet d’étude le plus compliqué qui soit. En plus de l’atmosphère, il comprend d’autres compartiments qui échangent avec lui de la matière et de l’énergie comme l’océan, la banquise, les glaces continentales, la végétation ... Le nombre de variables à prendre en compte est colossal, et ceci à toutes les échelles spatiales (locales, continentales, ou mondiale) et temporelles (de quelques heures à des centaines de millénaires). Cette complexité a comme conséquences des faiblesses indéniables. Ainsi, on n’arrive toujours pas à comprendre complètement certaines fluctuations qui ont eu lieu dans le passé. Par ailleurs, les prévisions climatiques ne dépendent pas seulement de la science climatique, mais aussi du futur de l’activité humaine et donc de variables qui relèvent des sciences de l’homme et de la société. On pourrait faire un parallèle avec la médecine. Afin d’établir un pronostic pour un patient atteint d’une maladie cardio-vasculaire ou d’un cancer, le médecin établit un diagnostic précis de l’état actuel du patient, mais, celui-ci aura encore une influence considérable au travers de son comportement, entre faire du sport ou continuer de fumer de manière excessive. C’est un peu la même chose pour l’influence de l’activité humaine sur le climat, qui va dépendre de la démographie, de l’économie et de la diplomatie au niveau mondial. Pour simplifier les choses et pouvoir comparer les prévisions climatiques, les scientifiques ont donc bâtis quelques scénarios différents, du plus pessimiste au plus vertueux en ce qui concerne la gouvernance climatique mondiale.
Vois-tu un danger dans les prises de position des « sceptiques » qui remettent totalement en cause la possibilité d’une action de l’homme sur le climat ?
Tout d’abord j’aimerais dire que je n’aime pas beaucoup ce qualificatif, car l’attitude normale du scientifique est de douter de tout avant de se forger une opinion et de garder l’esprit ouvert pour éventuellement en changer. Les scientifiques sont donc des sceptiques professionnels ! Pour simplifier on peut classer les « sceptiques » dont tu parles en deux types : d’une part, des scientifiques animés de bonnes intentions, mais qui pèchent par ignorance car leurs compétences techniques relèvent d’autres domaines que la climatologie, d’autre part, des personnalités sans compétence technique qui instrumentalisent le débat scientifique pour défendre leurs intérêts politiques, idéologiques, ou économiques, voire tout simplement leur ego personnel. Il arrive aussi que des « sceptiques » du premier type soient récupérés par les seconds afin de les utiliser à leurs fins.
Quels sont les garde-fous de ta science face à ces dangers ?
Le forum international des scientifiques et son cortège de publications techniques. Il n’est pas parfait, mais il est suffisamment varié et décentralisé pour que les nouvelles études scientifiques soient vérifiées ou invalidées, que les bonnes idées arrivent à émerger et que les idées fausses n’y restent pas trop longtemps. Le problème est que parfois, les nouvelles propositions sont diffusées dans les médias avant même que cette étape incontournable d’évaluation technique ne soit achevée. Ceci étant dit, il ne faut pas s’imaginer que les climatologues veulent construire une « science officielle » et que seuls les vrais scientifiques doutent et prennent en compte les incertitudes des connaissances, ainsi que la variabilité climatique naturelle à toutes les échelles de temps. En réalité, la communauté scientifique qui s’occupe de climatologie fonctionne avec la même rigueur et les mêmes critères que ceux des autres domaines scientifiques comme la physique, la chimie ou la biologie : publication détaillée des résultats, évaluation par les pairs, reproduction des mesures et des calculs par des groupes totalement indépendants, débats lors de colloques internationaux ouverts à tous les scientifiques.
Et le GIEC, dont l’écho des rapports est si important ?
Il compile et synthétise les informations scientifiques disponibles et fournit aux gouvernants, aux décideurs et aux médias des rapports succincts sur la réalité et les projections du changement climatique. Sa raison d’être et sa grande utilité sont justement d’être un effort complémentaire à la recherche scientifique sur le climat.
Lire Edouard Bard :
L’Homme et le climat, une liaison dangereuse, Découvertes Gallimard n°482, 128 pp (2005)
L’Homme face au climat. Odile Jacob, 448 pp (2006)
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