24 octobre 2009
La FIAC 2009 vue sous l'angle de l'environnement
Il ne s'agit pas ici de juger si la FIAC trie ses déchets ou si les toiles sont sans dérivés petro-chimiques mais de s'attacher au propos des œuvres. Pour cet exercice, deux écueils sont inévitables, faute d’une connaissance minutieuse des œuvres, des galeries et des artistes (étant un amateur mais non un professionnel de l'art) : l'un, ne voir du « vert » qu’au travers de signes visibles, alors que celui-ci peut être plus large, caché, intégré dans la démarche de l’œuvre ou de la vie de l’artiste, et l'autre, se tromper sur l’œuvre dès lors qu’elle affiche justement des symboles rattachés à l’environnement (mais une photo de milliers de canettes ne veut pas forcement dire : thème du déchet).
Voici donc un exercice périlleux, en lien à des questions à l'origine de la création de l'association COAL (www.projetcoal.fr) : quelle place les enjeux environnementaux (réchauffement climatique, chute de la biodiversité, pollution mers et des océans...) liés à nos modes de vie et de consommation ont-ils dans la création actuelle ? Les rapports de l’homme à la nature exprimés dans l'art en sont-ils influencés ? L’art contemporain participe-t-il plutôt au déni ou à la prise de conscience ? Un mouvement artistique naîtra-t-il de l'impact grandissant des enjeux climatiques ou bien chimiques sur nos sociétés ? Jusqu'à quel point l'art contemporain, en prise directe avec l'économie neo-libérale le poussant à devenir chaque jour davantage un signe extérieur de richesse et un moyen de spéculation, peut-il s'en dégager pour créer un espace critique réellement autonome ?
Un lien intime avec le Pôle Nord
Difficile de rater dès l'entrée du Grand Palais le mur entier de la Galerie d'Emmanuel Perrotin consacré à l'œuvre "Pôle Nord" de Sophie Calle. Passagère de Cape Farewell, une expédition en bateau unique au monde destinée à faire constater à des artistes de renom le réchauffement climatique "in situ", Sophie Calle a pris le large vers le Pôle Nord pour une toute autre raison : la passion de sa défunte mère pour l'Arctique. Sophie Calle est rentrée tout aussi étrangère à la question du réchauffement climatique qu'elle n'est partie, mais satisfaite d'avoir réalisé un rituel, l'enterrement d'une photo, d'un collier et d'une bague de sa mère dans la glace. Les interrogations de Sophie sont gravées blanc sur blanc sur son œuvre : savoir si "les changements climatiques" (Sophie ne sait pas que cette expression s'emploie au singulier même après trois semaines de sensibilisation ) emmèneront les vestiges de sa mère "vers la mer, pour faire la route du pôle?" ou encore si la trouvaille lointaine des bijoux conduira les archéologues du futur à les attribuer au Inuits.
En restant hermétique au projet collectif du moyen de transport utilisé pour ses fins personnelles, Sophie confirme ses deux vérités: l'obsession ne s'écarte jamais de son chemin et l'intimité est le seul chemin vers la sensibilité.
Photo : Deux photographies faisant partie de "Pôle Nord". Il s'agit des photos prises du hublot, avec les bijoux de la mère de Sophie Calle posés sur le rebord du hublot. L'oeuvre, en 5 exemplaires, est de 75000 euros.
Bestiaire
Les oeuvres sur les animaux témoignent avec intelligence de l’étendue des rapports actuels de l’homme à la nature, de l’exploitation au soin. Le photographe flamand Geert Goiris présente à la galerie parisienne Art:concept la vue d'un territoire parfaitement aménagé d'un zoo laissant entrevoir un lion au second plan. G. Goiris interroge « la vie sauvage comme idée culturelle », et démontre ici à quel point cette idée culturelle est éloignée des animaux eux-mêmes. Dans son travail, G.Goiris joue du contraste entre des éléments naturels extrêmes (la neige abondante, le grand gel, le grand froid) et les réalisations techniques humaines extrêmes, ainsi se met-il en scène comme explorateur ultra équipé en plein milieu de l’Antarctique. Pilar Albarracin, artiste andalou, a placé Tartera, un taureau de corrida emplaillé, en plein milieu de la galerie GP&N Vallois (photo). Le taureau a le genou à terre, signe de sa soumission lors d'un combat, mais garde les cornes en l'air, signe de son insubordination innnée. Ici encore, c'est le résultat d’un combat, où la nature qui a cédé à l'homme contre son gré. La finoise Pertti Kekarainens ritualise la mort des animaux tués sur les routes. Elle les moule et en fait des statues de bronze, avant de les incinérer. Enfin, le jeune suisse Jeremie Gindre amateur de randonnées en nature offre une œuvre « Présence des oiseaux » qui révèle par le moyen utilisé (des planches) le pourquoi de leur disparition : la déforestation
Rien dans la poubelle
Les artistes russes sont déroutants, ils sont très pamphlétaires sur la politique mais lorsque l’on arrive à la consommation, ils deviennent joueurs. Ainsi l'œuvre "Container " de l'artiste "Recycle" (en fait l'union de deux artistes Blokhin & Kuznetsov) sorte de poubelle yogi ou de SDF fondu avec l'un de ses moyens de subsistance (photo), n'est pas l'œuvre de deux écolos accros de recyclage, mais deux jeunes de 25 ans aimant jouer avec les codes de la société actuelle.
La nature à son apogée
La hollandaise Ellen Kooi, star de cette FIAC 2009, offre le trio gagnant : une nature intacte ( par exemple une forêt ancienne) + une mise en scène sophistiquée + une légère artificialisation des couleurs. Le résultat impeccable s’appuie sur un réel attachement à la terre, une solide expérience du théâtre et une touche magique de la photographie.
Ellen Kooi
Broselle - rode jurk, 2007
Icônes consommables
Quelques perles ironiques sur la société de consommation. Martin Kippenberger présente "Gescheutzen palmen im langweiligen frankfurt", un jeu d’autocollants « I love… » aussi stupides les uns que les autres : j’aime le collagène, j’aime Gala... (détail, photo de gauche) Mathieu Mercier présente trois sculptures réalisées avec des boites de produits de consommation, dont le dentifrice Signal Intégral, au logo révélateur à la
galerie Triple V. Le plus drôle revient à Alexandre Perigot, avec « Blondasse » (détail, photo de droite), une série de photos de grandes meules de foin recoiffées à la Sharon Stone et Britney Spears, accompagnées d’un documentaire de J.-Y. Jouannais en français prononcé avec un fort accent américain. A. Perigot vient de terminer la série « Fighting asshole », un guide de combat contre des cyclones (le « trou du cul » étant l’œil du cyclone, le cyclone devenant un ennemi du fait de l’amplification de sa vigueur due au réchauffement climatique). Le non accès à la consommation est lui mis en valeur par Adi Nes à la Sommer Contemporary Art de Tel Aviv, avec une très belle photographie de deux glaneuses après un marché.
La place de l’artiste…dans le marché
Philippe Terrier-Hermann présente à la galerie la Blanchisserie une carte de géographie « The world of contemporary artist » réalisée en 2009 qui comptabilise le nombre d’artistes exposés par pays et permet de constater que ce nombre d’artistes est proportionnel au PIB. Le même artiste y présente également « « Top 10 » (photo), la transposition des logos des marques commerciales les plus connues aux noms d’artistes les plus côtés...la suite parfaite de l’oeuvre « L’Audit », de Martin Le Chevallier présentée l’année dernière axée sur le « SWOT » (méthode marketing visant à optimiser la réussite sur le marché) de son travail. Au final l’artiste tend à ressembler à celui qui l’achète : le consommateur, l'actionnaire ou le citoyen ?
Pas de CO2 à l'horizon
Force est de constater que le réchauffement climatique, même à un mois et demi du sommet de Copenhague, n’est pas encore entré à la FIAC. Et d’autres thématiques sociétales pourtant présentes en 2008 semblent avoir reculé, comme les conditions de travail dans les fabriques des pays en développement, la critique de la finance, etc. Les sujets pas glamour du tout comme la guerre (à la Chelooche Gallery de Tel Aviv), la religion (l’infatigable et irremplaçable Mounir Fatmi à la galerie Hussenot), le handicap (la toile d’Axel Pahlavi cachée le long d’un mur à la galerie Eva Hober) la Françafrique (une oeuvre forte de Sergej Jensen), le passé nazi (sculpture choc de Jonathan Meese), la bombe atomique (Study for Priscilla de Robert Longo sur le mur d'en face de la bien plus hype éjaculation faciale de « Cumshot in Blue » des artistes branchés Ida Tursic & Wilfried Mille, qui s'y reflète comme pour dire "je ne suis pas sure que ce champignon soit super cool " - voir photo ci-dessous), sont rares et restent, comme les autres "problèmes de société" sociaux et environnementaux, à une place discrète en comparaison à leur réalité sociale.
Une galeriste porteuse d'avenir
La Galerie Aline Vidal convie à l’optimisme, le parti pris artistique et la conscience environnementale s’y côtoient de façon joyeuse et pertinente. Avec les Holy Days d' Herman de Vries en passant par la sorte de billard alpin (sans titre) de Stéphane Thidet, les photos de Lucien Pelen ou encore les œuvres poétiques d' Olivier Leroi, la FIAC a pourtant les moyens de montrer que l’environnement peut être un sujet passionnant, positif, non anxiogène, désirable…difficile à croire à l’heure où les médias pilonnent les cerveaux d'annonces d’apocalypse…mais le rôle de l’art n’est-il pas de prendre le pouvoir et de détourner les chemins ?
Alice in Warmingland
18:09 Publié dans COAL, Art et dev. durable | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : projet coal, environnement, développement durable, fiac, appel à projets coal
27 octobre 2008
FIAC & SLICK 2008, sous l'oeil du développement durable
La crise financière, c’est un peu comme la guerre en Irak, cela augmente le nombre d’œuvres militantes. Cette année, les riches en prennent pour leur grade, et leurs fonds de pension aussi. La carte The World of Billonnaires, de Philippe Terrier-Hermann, liste nominativement tous les milliardaires de la planète. Installée juste au dessous de la carte mondiale des suicides, leur étrange symétrie nous rappelle que l’argent ne fait pas le bonheur…mais la dépense, comme le démontre une autre de ses mappemondes, The world of Luxury Shop. Ernest T s’attaque lui aussi au billet vert avec L’Amateur à la galerie Gabrielle Maubrie. Mais le super héros anti spéculation reste celui qui ne se contente pas des informations et statistiques publiques (d’où aucun suicide en Afrique dans la mappemonde de P. Pettier-Hermann) et qui démasque les dessous du secret bancaire : Denis Robert, journaliste spécialiste de l’affaire Clearstream et nouvel artiste. Présent à Slick, Denis Robert y expose des peintures et dessin à la Galerie W, sur la base des listings bancaires de l'affaire Clearstream, auxquels il ajoute sous forme manuscrite des symboles, des mots, des slogans, des tâches… Un travail à la fois très personnel et pédagogique, comparable à celui, chez Jousse Entreprise, de Julien Prévieux qui tient lui, avec ses flèches entre les mots du champ lexical du capitalisme patrimonial, à rester poétique.
L’orgie fiduciaire est évidemment davantage approchée par la critique qu’elle inspire que la convoitise qu’elle attire. Un seul artiste a eu la rare audace d’explorer ce deuxième volet. Il pose la question de la course à la richesse pour un artiste, et quant à être parfaitement honnête, pour lui-même. Martin Le Chevallier propose à la galerie Maisonneuve une œuvre magistrale (photo/audio), L’Audit, le résultat d’un véritable cabinet d’audit en stratégie, le « SWOT » (Strength, Weaknesses, Opportunities Threats) de sa « marque » artistique et les meilleurs conseils pour la rendre la plus vendeuse possible. Une œuvre qui en dit long sur le marché de l’art et ses points communs avec les mécanismes financiers par ailleurs décriés.

L'Audit
Côté environnement, les grands enjeux actuels comme le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité, l’érosion, la fonte de la banquise, les baisses des écosystèmes, l’exploitation des ressources non renouvelables, sont globalement absents. Les sacs plastiques, toujours indémodables, continuent, en amas multicolores boudinés, de rappeler leur nuisance. Mais le pétrole reste discret. C’est au rôle de l’animal empaillé de rappeler avec le plus de force l’existence (ou la question) de la nature au cher visiteur, avec les animaux hybrides de Thomas Grünfeld chez Jousse entreprise ou encore à Slick le saisissant Angry Rabbit With My Own Eyes de Marius Hansen à la galerie new-yorkaise Virgil de Voldère.
L’œuvre sur la ville de Lara Almarcegui, présentée par la galerie hollandaise Ellen de Bruijne Projects, est très pertinente vue sous l’angle de la thématique des ressources. L’artiste s’attache aux creux, aux vides et aux envers de villes. Son œuvre Matériaux de Construction Dijon Centre Historique, liste les quantités de matériaux utilisées pour la construction d’un bâtiment à Dijon, et permet la prise de conscience du gigantisme de son impact environnemental.

Angry Rabbit With My Own Eyes
C’est sur le champ du social que la saison 2008 fera date, au travers de l’engagement de la galerie Dominique Fiat qui consacre la totalité de son espace de la Cour Carré à La Fabrique, une œuvre de Tania Mouraud. Dans un enclos de draps noirs, des moniteurs et projections mettent en scène de travailleurs du Kerala et leur travail sur des métiers à tisser. Ils regardent passivement la caméra en tirant le corde du métier à un rythme régulier et effréné. Une œuvre magistrale qui rappelle, au moment où l’art contemporain foule les traces des success stories économiques, qu'elles sont bien loin d’en être.

La Fabrique
16:00 Publié dans COAL, Art et dev. durable | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fiac, art contemporain, environnement, projet coal, appel à projet coal

