Philosophie à la française, 3 trains de retard

0 Comments

NB : C’est marrant, on a eu les mêmes profs, la même fac et les mêmes études…  mais pas le même âge !

Corine Pelluchon, philosophe, a rédigé une note de 23 pages intitulée « Ecologie et libéralisme » pour fondapol à consulter en ligne. Cette dernière soulève le problème de l’adéquation entre les préoccupations écologiques et les intérêts du libéralisme économique et politique.

Livre philosophie

Selon C. Pelluchon, il est indispensable de considérer que ces deux courants peuvent et doivent se compléter mutuellement, au lieu de voir l’écologie en adversaire gênant du libéralisme.

L’essai est écrit avec élégance, précision et clarté. Le lecteur pourra s’initier à l’exigence du débat et à sa richesse.

Toutefois, avec ce texte somme toute très académique, j’ai bien peur que les lecteurs qui n’ont pas bénéficié de la même formation que nous en philosophie passent à côté d’une bonne partie des multiples sous-entendus et références.

Et c’est probablement là le pêché récurrent des philosophes français, un habitus d’enfermement, qu’on reproche par exemple au monde de l’art contemporain. Quelques symptômes me poussent à cette idée :

–        comme il est d’usage dans l’académisme français, il y a très peu de penseurs étrangers ou récents cités sauf ceux aujourd’hui totalement incontournables comme le classissique Aldo Leopold ou Arne Næss. Pourtant la réflexion philosophique sur l’écologie est extrêmement récente, extrêmement riche chez les jeunes philosophes et extrêmement intense dans les pays anglo-saxon.

–        l’approche de la pensée systémique et des spécificités de l’écologie n’est pas absente du propos de C. Pelluchon. Pourtant, l’argumentation sur l’éthique de la vulnérabilité s’épanche plus sur les conditions animales que sur l’écosystème et il est difficile de faire un simple copier-coller dans l’esprit du grand public pour appliquer les mêmes règles éthiques à quelque chose d’aussi concret et empathique que les animaux vs quelque chose d’aussi abstrait que l’écosystème.

Plus embêtant, j’ai l’impression à lire cette note qu’encore une fois on n’aborde les sujets qui fâchent que du bout des lèvres (démographie, modèle de croissance, démocratie, humanisme). Le fait que la voie démocratique est indépassable et que les valeurs communes qui président à la mise en œuvre d’un monde plus durable doivent être humanistes n’est pas à proprement parler argumenté ou une conclusion, mais un présupposé qui ne saurait être remis en cause.

Cet habitus là est peut être un travers de philosophe qui a souvent trop tendance à penser à partir de l’homme tel qu’il devrait être plutôt que tel qu’il est. Ainsi par exemple, face à l’évidente problématique d’appropriation de connaissances suffisantes par le grand public pour mettre en œuvre une démocratie consultative pertinente sur ces questions complexes, l’auteure propose que les ONG Environnementales (ONG E) soient l’intermédiaire représentatif plutôt que d’institionnaliser une technocratie des « experts ».

Cela me semble délicat, et le Grenelle Environnement a fait l’expérience des limites de ce système. En effet, les grandes ONG sont devenues des marques et des annonceurs, elles « externalisent » ou « sous-traite » l’analyse de la complexité aux mêmes experts que ceux que l’auteure cherche à dissocier du pouvoir.

Se pose aujourd’hui la question de leur « autorité morale » à laquelle je préfère « l’autorité épistémique » de la communauté scientifique. De plus, l’organisation interne de ces ONG E pose aujourd’hui question (Cf. scandale interne du WWF France) et leur compétence se déclinent plus en marketing qu’en contenu analytique pour les plus grandes. Concernant les plus petites, actives sur le terrain pour leur part (mais exclues du débat par un décret de cet été) on retrouve souvent des discours plus idéologiques et moins ouverts quand on a au contraire besoin de porter le débat de façon « mainstream » dans l’hypothèse démocratique.

Par ailleurs, la faible participation des citoyens aux débats publics et encore moins au Comité Consultatif des Services Publics Locaux montre le désintérêt et la démobilisation des citoyens pour la délibération publique, motivée par un sentiment d’inefficacité. Cette voie semble elle aussi une impasse.

Enfin dans l’ensemble, le propos est très régalien et tient peu compte de la force vive qui dépasse les frontière des Etats que sont les entreprises.

Que les philosophes redescendent dans la caverne en s’impliquant dans la cité, dans ses entreprises et ses industries !