12 janvier 2012
Vive le Pessimisme
Voir le vert en noir, voilà une excellente eco-attitude pour l’année 2012. C’est le Commissariat général au développement durable qui nous le dit, les résultats du sondage d'Ipsos réalisé à sa demande à l'appui. Cette instance en charge de mettre en application la stratégie nationale du développement durable voulait savoir s'est-il préférable que les français soient optimistes ou d’être pessimistes afin qu'ils agissent en faveur de l’environnement. Vaut-il mieux voir la planète comme une grande catastrophe à l’aube de son effondrement dans un gouffre rempli de CO2 ou bien la voir comme un éternel paradis des
animaux trop nheureux trop mignons pour faire un minimum d'effort environnemental? La réponse est claire, exit les jolis nounours d’amour ! place au moisi sur le permafrost, la réponse est du côté du dark. Les personnes les plus engagées en matière d’environnement ont la nausée en voyant la planète terre. Les « pessimistes très engagés » représenteraient selon cette étude, un quart des français. Oui, on le savait, en France, on n’a pas le moral. Qui sont ces déprimés actifs ? Surtout des super diplômés plutôt aisés, urbains à tendance bobo (tiens, il me semble commencer à reconnaître quelqu’un). Des même-pas-peur des livres d’Hervé Kempf et Jean-marc Jancovici. Attention, dans la famille pessimistes, il y a aussi les pessimistes inactifs, près d’un tiers de la population. Eux, la planète ne leur dit pas merci. Et les autres ? Les « sceptiques » et les « non concernés » forment un tiers de la population. Pour eux, la planète n’est même pas un sujet. Heureusement, il reste les optimistes engagés (on notera bien la différence avec les pessimistes qui sont TRES engagés), moins nombreux, seulement un français sur cinq. Les membres de cette minorité positive sont bien utiles, surtout sur le plan social, car ils ne plombent pas le moral des autres dès le matin. Ils ne vous servent pas un Schopenhauer avec votre café tout en vous faisant remarquer que les températures d'hiver ne sont toujours pas au rendez-vous, de même que celles de l'automne ne se sont pas non plus pointées, ils vous disent seulement "fait beau, non?" avec un sourire...ça repose.
Le mot d'Alice, chronique publiée dans le magazine Néoplanète février 2012
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11 janvier 2012
Agenda
15 mars
Remise du prix COAL Art & Environnement
Laboratoire
www.projetcoal.fr
13 février
AgroTechParis
Les Débats de l'AGRO
"la gestion de l'écologie dans la société actuelle"
intervention
16:06 Publié dans Mon agenda | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Portrait : Daisy Tarrier
Durant son enfance, Daisy Tarrier parcourt l’Espagne et le Maroc avec son père, le célèbre entomologiste Michel Tarrier, allant de découvertes de carabes aux papillons. Mais les insectes et les zones arides ne la passionnent guère, son tempérament la pousse déjà à rêver des trépidantes et dangereuses forêts d’Amérique Latine. A 23 ans elle commence en France sa carrière dans une grande ONG environnementale, le WWF et 7 ans plus tard elle plaque tout pour suivre enfin son rêve, partir à la découverte de la forêt tropicale. Peu expérimentée et légèrement tête brulée, Daisy Terrier se retrouve, après deux jours de marche, perdue en forêt, sans nourriture et avec l’eau que les tapirs auront bien voulu lui laisser. Son retour en lieu sûr ne se fera pas sans angoisses et sans rencontres extraordinaires, comme un tête à tête avec un gigantesque Anaconda. Son courage est à nouveau éprouvé à son retour en France. Elle veut créer une ONG environnementale…mais comment ? En faisant comme les grandes ONG ! Avec une soirée de gala pour lever des fonds et de nombreux artistes venus la soutenir. Ainsi naît en 2011 Envol Vert, une association dont la philosophie de base est : « La forêt nous rend service, rendons-le lui ! », avec comme objectif premier la lutte contre la déforestation, mais en accordant une importance toute particulière au volet social des projets qu’elle soutient. Aujourd’hui plus de 1000 personnes la suivent. Envol Vert a d’ores et déjà de nombreuses campagnes en cours, notamment une qui tient particulièrement à cœur à Daisy et qu’elle mène dans la Sierra Nevada en collaboration avec le célèbre environnementaliste colombien Franz Kaston Flores et les indiens Koguis : la préservation du Tapir. « Cet animal moche et méconnu » selon ses mots et pourtant si utile à la forêt comme à l’homme a conquis son cœur. Pour qu’il devienne son prince, il faut des moyens, ce pourquoi il est important de la soutenir.
http://envol-vert.org/
Fondation Nativa (Franz Kaston Flores) : www.nativa.org
http://www.facebook.com/EnvolVert
Le portrait de Daisy Tarrier est publié dans le magazine Neoplanète N° février 2012
15:40 Publié dans Chroniques (Néoplanète), Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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21 novembre 2011
Client sale
Quel est le point commun entre les dictateurs, les mafieux, les patrons de multinationales et les stars ? Possèder des objets de luxe. Oui mais ! la différence cruciale qui distingue les deux premiers des deux derniers, c’est l’origine des fonds qu’ils utilisent pour les acquérir. Entre de l’argent issu de la fraude, de la corruption, du vol ou de l’esclavage sexuel et l’argent gagné grâce à un salaire ou un contrat signé avec un producteur (quoi que ces business eux-mêmes peuvent parfois être un circuit de blanchiment !) il y a une différence ! L’argent sale sert aujourd'hui à acquérir ce qui est désormais nommé des « biens mal acquis » : voitures de luxe, appartements de prestige, bijoux somptueux, garde-robes haute-couture, etc. A chaque reportage sur un truand ou un dictateur déchu, les médias dévoilent l’ampleur des achats, une véritable avalanche de trésors acquis pour un grand nombre d'entre eux dans notre pays. L’expert Odilon Audouin*, directeur de la sécurité financière au Cabinet Deloitte et spécialisé dans les dispositifs de lutte anti-blanchiment, évoque, à l'instar de l'"argent sale", la notion de « client sale ».

Comment ces bandits de haut vol ont-ils acheté facilement tous ces biens dans notre pays ? La loi interdit pourtant tout paiement en liquide pour des sommes supérieures à 3000 euros. Mais elle est peu respectée. Tracfin, l’organisme officiel chargé de lutter contre le blanchiment d’argent, déplore la quasi absence de « déclarations de soupçon » de la part du secteur de la joaillerie et des antiquaires. Si le secteur du luxe semble peu coopératif, le joailler Adamence affirme, lui, appliquer la loi à la lettre et met un point d’honneur sur la transparence de ses transactions. Dans les autres cas, c'est "au cas par cas" qu'il s'agit de réagir. C’est simple, si l’on voit arriver dans sa boutique de luxe un russe de deux mètres de haut montrant un passeport norvégien, en compagnie de deux adolescentes bulgares et portant une valise de cash ou voulant payer des îles Cayman, on passe un petit coup de fil à Tracfin ! :-)
Le phénomène du client sale et des biens mal acquis, à l’heure où les abus des dictateurs sont jugés insupportables, reversera-t-il le piédestal du luxe ? Sans une lutte active contre cette dérive, les signes extérieurs de richesse deviendront-ils en partie des signes extérieurs de détresse…de ceux que l’on ne voit pas ?
Cet article a été publié dans le magazine Neoplanète spécial Luxe numéro de décembre
Pour aller plus loin, lire "Luxe et développement durable" (Eyrolles, 2011) et consulter les expertises de Sherpa, de Transparency, de Legambiente et du CCFD
* : parenté avec l'auteur de l'article
18:14 Publié dans Chroniques (Néoplanète) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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18 novembre 2011
Portrait : Alexandre Murat
Alexandre Murat, héritier du goût et des manières de son ancêtre le Prince Joachim Murat, diplômé d’HEC et ancien collaborateur de la Princesse de Polignac, décide le plus naturellement du monde il y a cinq ans, à
l’âge de trente-deux ans, de créer une joaillerie Place Vendôme. N’ayant en revanche pas hérité de moyens financiers autant que de lignage, il contourne l’obstacle en créant la première joaillerie en ligne spécialisée dans le diamant, Adamence. Avec cette innovation, il ne sait pas alors qu’il bouleverse la transparence commerciale du secteur, car non seulement il dévoile en ligne les secrets des critères qui font la valeur d’un diamant, mais il rend impossibles les paiements en espèces du fait de la vente en ligne. Dans la foulée de son intérêt pour le développement durable, il intègre dans son catalogue les créations JEM en or éthique, l’acteur de référence français. 
Désireux de faire avancer son secteur qu’il sait peu engagé en matière sociale et environnementale, Alexandre Murat tente alors son deuxième pari : lui expliquer tout simplement pourquoi il doit changer. C’est avec Cécile Lochard, engagée depuis dix années sur la thématique du luxe éthique et de la finance philanthropique qu’il relève le défi, en publiant en septembre dernier le premier livre sur le sujet, « Luxe et développement durable, la nouvelle alliance » aux Editions Eyrolles, reconnu immédiatement comme référence.
Pour se reposer de sa vie de chef d’entreprise, Alexandre se rend tous les week-ends dans son domaine en Picardie, où il enseigne à ses trois enfants la valeur de ce qui ne brille pas.
Ce portrait a été publié dans le magzine neoplanète - N° décembre 2011
18:17 Publié dans Chroniques (Néoplanète), Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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25 octobre 2011
Anti-écolo
Dans la famille des anti-écolos, il y a Claude Allègre, notre climato-sceptique national qui, tel un Borgia dans les couloirs de l’Académie des Sciences, agite ses bagues à poison contre les climatologues. Ou Elisabeth Badinter, qui annonce la couche lavable comme le nouvel ennemi des femmes et nous ouvre les yeux sur une réalité préoccupante : entre femme écolo et femelle bonobo, la distance se resserre. Et voici qu’arrive l’anti-écolo dernier cri, l’écrivain et essayiste Pascal Bruckner, le séducteur aux yeux bleus avec lequel on aurait préféré danser un slow. Il envoie son obus en pleine soupe de légumes d’AMAP ! Selon lui, les écolos transpirent le pétainisme, le masochisme et le sectarisme, c’est dire si on sent bon :-)
Stoooooop ! Flèche après flèche, mépris après mépris, raillerie après raillerie, il est temps de contre-attaquer ! Allez, on s’arme de nos graines germées et on y va ! C’est à nous d’attaquer les anti-écolos médiatisés ! A nous de leur envoyer des tartes à la chantilly de lait d’ânesse. Qu’ils se rassurent, nous n’utilisons pas l’arme nucléaire.
A nous de les traiter de manipulateurs : ils présentent leur attaque contre l’écologie comme un combat pour la liberté mais ils décident de voir l’écologie uniquement sous un aspect extrémiste. Ils refusent d’avoir un regard modéré au nom de la défense de la modération...
A nous de les traiter de narcissiques : ils cherchent à se distinguer sur un nouveau créneau pour rajeunir leur image. Leurs lunettes ne sont plus adaptées pour voir la réalité et les faits concrets. Ils ne veulent voir que des dogmes, la chasse aux idéologies est leur moyen de se promouvoir comme héros pourfendeurs.
A nous de les traiter d’irresponsables : leur action contribue au rejet croissant de l’écologie, quatre français sur dix sont désormais dans le déni de la situation environnementale selon le dernier sondage Ethicity / ADEME. 
« Après moi, le solaire ! » voici la nouvelle attitude décrite par le philosophe Peter Sloterdijk qui s'inquiète de ce nouvel égoïsme, renforcé chaque jour par les prêcheurs anti-écolos.
Pour des intellectuels, ils ont réussi à valoriser la peur et l’ignorance, bravo.
Malheureusement, comme dit Gandhi, « Oeil pour œil et dent pour dent, cela ne fait que créer un monde d’aveugles et d’édentés », il va donc falloir trouver une autre solution que la baston. Et si on ouvrait le dialogue ?

Est-ce l'écolo qui a inventé l'anti-écolo ou l'inverse ?
Cet article est également publié dans ma chronique "Le mot d'Alice" dans Néoplanète, numéro de novembre 2011 www.neo-planete.com
12:53 Publié dans Chroniques (Néoplanète) | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Portrait : Jérôme Auriac
Jérôme Auriac, Fondateur et Directeur de Be-Linked.
On cherche partout la croissance verte, celle qui montre que le développement durable crée des emplois, attire des entrepreneurs, crée de nouveaux métiers. La voici. Jérôme Auriac a créé un nouveau métier lié au développement durable, le conseil spécialisé dans les relations entre les entreprises et la société civile. Pour faire simple, il s’agit pour les organisations, et notamment les entreprises, de comprendre mais surtout d’agir avec la société civile, que ce soient des ONG, des riverains, des citoyens engagés, des entrepreneurs sociaux, des communautés locales, etc. Entendons-nous, il y a toujours eu des relations entre les entreprises et les organisations représentant des intérêts de la société, mais elles étaient longtemps réduites à deux schémas dominants : la confrontation ou le mécénat. L’innovation de Jérôme Auriac est de sortir cette relation des directions de la communication pour la mettre au cœur de la stratégie et de créer des liens radicalement nouveaux entre ces deux univers, allant jusqu'au co-développement.

Depuis la création de sa société il y a trois ans, Jérôme Auriac et son équipe travaillent pour de grandes entreprises et des ONG et s’offrent le luxe de choisir leurs clients. Conscient de créer un nouveau champ de management, Jérôme a à cœur d’enseigner, que ce soit à la Chaire de Social HEC Chaire Social Business Entreprise et Pauvreté ou au Master Développement Durable de l’ ESSEC. Il a également pris le temps, pendant une année off, de bâtir une association au Brésil avec son épouse brésilienne, offrant ainsi à ses deux fils leur première formation de terrain. Ambitieux, généreux et pionnier, « le Jé », comme ses proches l’appellent dans le milieu du développement durable, teste invente et met en place les nouveaux modèles économiques de demain fondés sur la co-création, l’équité et l’environnement. Rien de moins.
cet article est également paru dans Néoplanète numéro du mois de Novembre 2011. www.neo-planete.com
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07 octobre 2011
Les éclaireurs de la crise globale
Jean-Michel Valantin, chercheur en stratégie spécialisé sur les questions d’environnement, auteur de plusieurs ouvrages, se consacre à saisir et à prévenir la crise globale qui arrive. Une crise sans précédent, qui n’a pas la place qu’elle mérite dans les réflexions et les actions des décideurs et intellectuels actuels, à l’exception d’une poignée d’éclaireurs. Jean-Michel Valantin présente ces éclaireurs, dont une grande majorité est d'origine anglo-saxonne, lors d'un entretien inédit avec Alice in Warmingland.
Alice in Warmingland : Les éclaireurs de la crise globale sont-ils des intellectuels comme les autres ?
Non, leur rareté indique leur différence. A l’heure d’une hyper spécialisation de la pensée, ils savent réfléchir à une échelle globale et sont donc bien placés pour analyser la crise à venir qui est de nature globale, car multifactorielle. Ils réfléchissent en amont, à partir de plusieurs variables, comme l’économie, le climat, les ressources naturelles, la finance, l’agriculture, la santé, la sécurité en comprennent les croisements et les effets domino en cours. Ils ont bien sûr souvent une spécialisation au départ, comme la défense, la géopolitique, la philosophie, la sociologie, l’urbanisme ou l’histoire, mais ils les éclairent avec d’autres champs. Par ce jeu d’interactions entre différentes disciplines, ils aboutissent tous au même cocktail explosif, une crise globale sans précédent à l’échelle de la planète. Ils diffèrent en revanche sur les capacités de réaction et de résilience des hommes face à cette crise. Deux camps se dessinent, les optimistes et les pessimistes.
Alice in Warmingland : Nous comprenons que la crise globale résulte d’une tragique combinaison de facteurs. Qui sont aujourd’hui les penseurs qui perçoivent le mieux ces interdépendances?
Deux auteurs me semblent incontournables. Michael Klare est un grand analyste des questions stratégiques et militaires américaines depuis 10 ans. Il est l’un des meilleurs analystes sur le lien entre les conflits liés à la compétition pour les matières premières, le pétrole et les ressources géologiques. Il permet de comprendre le lien entre la sécurité et l’environnement. C’est déjà très important.
J. Howard Kunstler, urbaniste, spécialisé sur les grandes banlieues américaines qu’il considère comme "le plus grand gaspillage de ressources de l’histoire humaine", part d’un angle plus atypique. Il décrypte les interactions entre environnement, société et sécurité à l’échelle planétaire. Il appelle notre XXIème "le siècle de la longue urgence", dans lequel les problèmes de changement climatique, de crise des hydrocarbures, de pénurie d’eau et de nouvelles pandémies, vont entrer en synergie, ce qui aboutira à une grande fragilisation des sociétés. Cela posera selon lui inévitablement des questions de sécurité et de défense, car il faudra assurer l’accès à la nourriture et gérer les conflits.
Alice in Warmingland : Une fois la crise planétaire arrivée, comment les sociétés réagiront-elles ? Y aura-t-il forcément des conflits?
Je reformule la question, les questions environnementales vont-elles entrainer la guerre ou la paix ? Malheureusement la plupart de ces visionnaires penchent pour la guerre. Jacques Blamont, ancien directeur du CNES et responsable du programme Ariane, montre bien le risque de convergence entre les évolutions environnementales et les nouvelles évolutions technologiques stratégiques, comme le problème de la prolifération des armes nucléaires. Le risque, c’est que les inégalités augmentent. Les territoires du Nord, selon lui mieux préparés, seront une valeur refuge, un lieu probable de résilience, tandis que ceux du Sud subiront de plein fouet la crise. Tout cela risque de générer une montée des agressions asymétriques, le Sud se retournant alors contre le Nord. On risquerait ainsi d’aboutir à deux mondes totalement séparés, l’un préservé, comprenant l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest, et l’autre, c’est-à-dire le reste du monde, durement touché, sous tension. Pour continuer à se préserver, des stratégies de plus en plus dures seraient mises en place par les pays du Nord. Et les tensions idéologiques ne pourront que se renforcer.
Alice in Warmingland : Et la vision optimiste ?
Herald Welzer a posé une excellente question qui est le titre de l’un des ses ouvrages, « Pourquoi on tue au XXI è siècle ? » Il y analyse les facteurs de mortalité induits par le réchauffement climatique et les facteurs de tension sociale, ainsi que les risques de radicalités idéologiques. Il redoute la mort de populations entières en Afrique, du fait de la sécheresse. L’Afrique, selon son analyse, combine tous les grands facteurs de vulnérabilité, politiques, environnementaux et économiques. Il appelle un réveil éthique, se bat pour une solution solidaire, consistant tout simplement à ne pas laisser mourir le continent africain.
André Lebeau, ancien directeur du CNES, analyse lui aussi le rapport entre l’humanité et son
environnement sous l’angle de la crise des ressources. Pour lui, l’impasse impose impérativement de raisonner en termes de partage, les conditions d’existence sur la planète ne pouvant être l’apanage d’un sous-groupe ou d’une zone géographique. Lui aussi se bat pour une solution plus positive, pour une culture du partage.
Enfin, Jeremy Rifkin, en proposant une lecture de l’humanité sous l’angle de l’empathie, ouvre également une voie d’espérance. Il est convaincu que l’empathie est une donnée constituante de l’homme qui pourra le sauver de la catastrophe ou en tout cas lui permettre d’agir avec plus de solidarité au moment de la catastrophe. Bien sur, Edgar Morin, en appelant lui aussi à une réaction éthique, participe de ce mouvement.
Alice in Warmingland : A l’exception d’Edgar Morin, aucun auteur dans cette liste n’est connu du grand public, c’est inquiétant. N’y a-t-il donc pas aujourd’hui parmi les intellectuels médiatisés, de visionnaires aptes à prévenir de ce qui arrive ?
Les intellectuels les plus audacieux, les plus lucides et les plus tournés vers les temps présents à venir sont ceux qui sont les mieux outillés pour penser la crise. Ce ne sont donc pas ceux, très nombreux, qui se consacrent à revisiter encore et encore l’histoire de la philosophie. Parmi les intellectuels médiatisés, Peter Sloterdijk et Slavoj Zizek sont selon moi les plus pertinents. Ils ont une approche à la fois extrêmement lucide et multifactorielle. Des penseurs renommés comme Christopher Lash, Karl Polany, Norbert Elias, ou aujourd’hui dans un autre registre, par exemple Jared Diamond, avec son fameux ouvrage "Effondrement", dans lequel il analyse l'extinction de certaines civilisations du fait de la raréfaction des ressources conjuguée à des décisions politiques inadaptées, offrent tous une approche consciente de la fragilité de l’édifice sur lequel nous avons bâti nos sociétés.
Alice in Warmingland : Peu de ces auteurs sont connus du grand public ! Alors comment peut-il être prévenu de ce qui arrive ? Comment la société dans son ensemble peut-être savoir ?
La crise à venir est également très bien sentie pas les artistes, qui sont depuis toujours des capteurs de signaux faibles, elle est palpable là où sont mis en scène la peur et les mauvais pressentiments, au cinéma, la télévision, les romans de science-fiction, et cela peut être des succès commerciaux mondiaux. Franck Herbert, dans le livre de science-fiction « Dune » qui a donné le film du même nom, montre parfaitement le lien entre la maitrise des ressources vitales et l’exercice de la puissance. « Le Seigneur des Anneaux » met également en scène le danger à rompre les grands équilibres. Plus récemment, le dernier James Bond « Quantum of Solace » fait comprendre la question de l’eau comme enjeu stratégique, ou encore « Survivors », étonnante série de la BBC, qui pose la question de la survie après une épidémie mondiale. Depuis la naissance du cinéma, «King-Kong» ne cesse de revenir avec de multiples versions, mettant en scène l’incessante leçon sur l’importance de notre lien à l’environnement et sur la crainte d’un effet boomerang suite à notre trop grande prédation. Même la télévision fait appel à cet imaginaire, la série MI5 place l’environnement et la crise des ressources au centre de nombreux épisodes des saisons 4, 5, et 6 ! Et même les enfants peuvent comprendre, « 20 000 lieues sur les mers » de Jules Verne aborde déjà des questions contemporaines essentielles ! L’accès à la prise de conscience est possible, à la fois par la raison et par la sensibilité
Alice in Warmingland : Une fois au courant des scenarii tragiques, que faire ?
Sublimer l’angoisse qu’ils génèrent et la transformer en action. Il faut tout faire pour que les pires scénarii n’arrivent pas, et pour cela nous devons nous en croire capables, même si une augmentation de la température moyenne de +2° est aujourd’hui une très forte possibilité. Nous devons avancer parallèlement sur deux fronts, l’adaptation à la crise et la lutte contre les facteurs aggravant les changements d’ores et déjà engagés. Nous devons réagir vite et bien à tous les niveaux, à une échelle personnelle, communale, départementale, régionale, nationale et internationale. La bonne nouvelle, c'est que cette dynamique est enclenchée.
Les livres-éclaireurs de la crise globale
"The Race for What's Left: The Global Scramble for the World's Last Resources", Michael T Klare, 2011
"Something New Under the Sun: An Environmental History of the Twentieth-Century World", John Mc Neil, Penguin Books, 2000
"Future History of the Artic", Charles Emmerson, The Bodley Head, 2010
"Introduction au siècle des menaces", Jacques Blamont Odile Jacob, 2004
"Oilopoly", Marshal Goldman, Onworld Publication, 2010
"Climate Wars", Gwynne Dyer, Oneworld Publications (2010)
"The Long Emergency: Surviving the Converging Catastrophes of the Twenty-First Century", James Howard Kunstler, Atlantic Books, 2005.
"Resource wars, The New Landscape of Global Conflict", Micheal T Klare A Metropolitan/Holt Paperbacks Book, March 2002
"Rising Powers, Shrinking Planet", The New Geopolitics of Energy, Michael T Klare, Holt Paperbacks, March 2009
"Les horizons terrestres ; réflexions sur la survie de l’humanité", André Lebeau, Editions Gallimard, collection « Le débat », Paris, 2011
Ouvrages de Jean-michel Valantin
"Hollywood, Le Pentagone et Washington", Editions Autrement, 2003, 2010
"Ecologie et Gouvernance Mondiale", Editions Autrement, 2007
"Menaces climatiques sur l'ordre mondial", Lignes De Repères Editions, 2005
Cet article a également été publié sur le site de Terra Eco
http://www.terraeco.net/Les-penseurs-visionnaires,40263.h...
12:20 Publié dans Essais, romans, films, Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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21 septembre 2011
Le portrait d'Alice : Michèle Rivasi
Le "Portrait d'Alice" est publié dans chaque numéro du magazine Néoplanète. www.neo-planete.com
Numéro octobre 2011.
Députée européenne Europe Écologie, Michèle Rivasi, ne se déplace jamais pour rien à Bruxelles. Ses combatssont nombreux et courageux : gaz de schiste, OGM, nucléaire, grippe A, Mediator…Michèle Rivasi se bat jusqu’au bout. Ses principales armes sont ses convictions, sa solide formation scientifique (elle est une ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses) et son expérience politique (ancienne députée de la Drôme).
Déjà rentrée dans l'histoire? Ses initiatives militantes historiques sont nombreuses. Elle fonde en 1986,suite à la catastrophe de Tchernobyl, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), puis, face à la montée des OGM, l’Observatoire de vigilance et d’alerte écologique (Ovale), aux côtés de Corinne Lepage. Plus tard, quand naît la polémique sur les émissions d’ondes, elle lance le Centre de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (Criirem). Celle qui a le sens du slogan – « Ni dupes ni soumis », c’est elle – propose actuellement à l’Unesco de créer un « Patrimoine radioactif de l’humanité » sur les territoires contaminés par Tchernobyl.
Cette image pugnace et militante masque parfois une autre Michèle, l’esthète, la femme sensuelle et belle, ayant raflé tous les prix de Miss Antinucléaire, qui cultive l’art de vivre dans sa magnifique demeure de la Drôme, qu’elle embellit depuis trente ans. Une maison où chaque pierre et chaque plante participent spontanément à une frappante harmonie. Aujourd’hui remariée avec un homme attaché au terroir, elle est une femme à la fois apaisée et engagée qui, pas à pas, marque l’histoire et gagne la notoriété qu’elle mérite.
15:19 Publié dans Chroniques (Néoplanète), Interviews & Portraits | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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05 septembre 2011
Le mot d’Alice : Découplage
Le mot d'Alice est le nom de ma chronique dans le magazine Néoplanète. www.neo-planete.com
Numéro septembre 2011.
Cela ne concerne ni la mécanique ni le divorce. Ce mot est la star actuelle de très nombreux débats rassemblant les économistes et les acteurs du développement durable. De quoi parle-ton ? De l’idée simple qui consiste à désolidariser la croissance économique de son impact environnemental. Si l’on croit en cette idée de découplage, alors il est possible de continuer à créer encore plus de richesses économiques en dégradant moins voire plus du tout les écosystèmes et le climat.

(source : UNEP)
La question de fond est de savoir si le découplage peut être relatif ou absolu. Il est relatif si la dégradation environnementale est moins rapide que la croissance économique (les deux avancent plutôt selon des parallèles). Il est absolu si cette dégradation diminue quand la croissance augmente (là, c'est l'effet ciseau, chacun avance dans un sens différent). Le découplage relatif parait insuffisant aux yeux de certains car si l’impact environnement augmente moins vite, il croît quand même ! Les débats les plus houleux portent principalement sur le découplage absolu, qui serait la solution moins dérengeante au problème. Un nouveau modèle économique, entièrement circulaire et décarboné permettrait de le réaliser selon certains. Le célèbre économiste Tim Jackson, dans son ouvrage « Prospérité sans croissance » le croit lui, impossible. Si le découplage absolu n’est pas atteignable, alors il n’y a plus qu’une solution pour préserver l’environnement et le climat : une forme de décroissance, une baisse volontaire du pouvoir d’achat. Dans tous les cas, croissance ou pas, il s’agit faire évoluer notre modèle économique.
Voir aussi : http://www.unep.org/resourcepanel/Publications/Decoupling...
14:32 Publié dans Chroniques (Néoplanète) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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02 septembre 2011
Agenda automne 2011
8 décembre
Intervention - grande journée citoyenne de débats, Théâtre des Variétés à Paris
«ARCADE », la première association inter-écoles de débats (regroupant Polytechnique, Science Po, Dauphine, ESCP et l’ISTC)
7 décembre
Trophées du Business vert / l'Expansion
Jury
http://lexpansion.lexpress.fr/energie/les-trophees-du-bus...
11 octobre
Afnor : présentation de l'adaptation de la norme ISO 26000 pour les agences media
30 septembre
Lancement de l'appel à projets COAL
Thème : Ruralité

13 septembre
Lancement du livre "Luxe et développement durable" de Cécile Lochard et Alexandre Murat
Editions Eyrolles
J'ai le privilège d'en être la directrice d'ouvrage
8 septembre
Comité gardien
JEM
12 septembre
Natural Beauty Summit
Intervention
15:00 Publié dans Mon agenda | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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26 juillet 2011
L'inséparabilité du social et de l'écologie
François Flahault, philosophe, et Eloi Laurent, économiste, abordent le social et l'environnement comme un tout, démontrent leur inséparabilité et luttent contre l'arbitrage entre les deux. Leur chemin vers cette vision commune est pourtant différent, il part d'une réflexion sur le bien commun pour le philosophe, et d'une étude des liens entre les inégalités sociales et les crises écologiques pour l'économiste. Ne s'étant jamais rencontrés auparavant, ils croisent pour la première fois leur point de vue, dans les Jardins du Palais-Royal, à l'initiative d'Alice in Warmingland
Derniers ouvrages parus :
-François Flahault, "Où est passé le bien commun" (Mille et une nuits, janvier 2011), "Le crépuscule de Prométhée" (Mille et une nuits, novembre 2008)
-Eloi Laurent, économiste, auteur de "Social-Ecologie" (Flammarion, mars 2011), "Une Union sans cesse moins carbonée ? Vers une meilleure fiscalité européenne contre le changement climatique", avec Jacques Le Cacheux (Notre Europe, 2009)
Alice Audouin : L’écologie et le social font partie du bien commun, une notion malheureusement aujourd'hui peu investie.
François Flahault : Il est évident que notre environnement physique et biologique constitue un bien commun ou bien collectif. Mais notre environnement social et relationnel constitue lui aussi notre milieu de vie et, à ce titre, un bien commun. L’écologie ne concerne pas seulement notre existence matérielle, mais aussi notre existence sociale et notre existence psychique. Chacun de nous vit dans un écosystème complexe fait de ses relations directes ou indirectes avec les autres, de tout ce qui structure ces relations, mœurs, institutions, lois, entreprises, État, de tout ce qui les nourrit, culture, activités de toute sorte, goûts que l'on partage, biens matériels et immatériels, et bien sûr, de ressources naturelles. Quand cet écosystème se disloque, l'être humain se désagrège avec lui. Les dépressions liées au chômage, marquant la perte de lien social, en sont une preuve. Derrière la dégradation du lien social, du travail, de l'environnement, des institutions et la montée des inégalités sociales, ce sont les conditions d'existence et d'épanouissement de l'humain qui sont en jeu et qui sont menacées. Nous agissons comme si la vie sociale allait de soi, nous regardons la société comme une donnée, comme une route où l'on conduirait ensuite à sa guise son propre véhicule, mais il s'agit au contraire d'un terreau fragile, qui peut facilement se dégrader et qui doit donc sans cesse être entretenu et jardiné. Pour cela, le bien commun doit être réinvesti, c'est une notion bien plus bien plus riche que celle d'intérêt général qui a une origine économique et politique, définie comme la somme des intérêts particuliers. La somme des intérêts individuels n'équivaut pas forcément au bien commun, surtout dans une société où ces intérêts sont plus que jamais de court terme.
Eloi Laurent : En économie, l'approche théorique standard consiste à penser que les mécanismes de coopération sont optimaux, qu’ils n’ont pas besoin d’être entretenus ou corrigés. Or les crises écologiques et les inégalités sociales sont la preuve que les mécanismes de coopération existants, économiques et politiques, ne sont pas optimaux et doivent être corrigés. La "tragédie des communs" de Garrett Hardin nous démontre depuis 1968 que pour atteindre un optimum social et écologique, la poursuite de l’intérêt individuel ne suffit pas. Si chacun ne pense qu’à son propre territoire, il finit à long terme par le détruire. Le duel de notre époque, c’est donc la "main invisible" d'Adam Smith contre "la tragédie des communs" de Garrett Hardin, avec Elinor Ostrom, et ses bonnes institutions de gouvernance écologique, comme juge de paix !
Alice Audouin : Peu d'ouvrages de philosophie s'attachent à ce point de départ de l'être humain, aux conditions préalables et nécessaires à sa viabilité et à sa pérennité.
François Flahault : Cette approche est malheureusement marginale, car elle introduit les dernières découvertes la primatologie, la paléoanthropologie et de la pédopsychiatrie, qui démontrent le besoin qu’a l’être humain, non seulement enfant mais aussi adulte, d’un environnement propice pour développer et maintenir une bonne vie physique et psychique. Ces disciplines sont éloignées de la pratique philosophique actuelle essentiellement tournée vers le passé et l’étude de l’histoire de la philosophie. Les philosophes ont tendance à rattacher l’écologie à un rêve d’harmonie, une poétique, un nouvel altruisme, donc loin des concepts qu'ils investissent le plus. L’idée de dire que la vie sociale précède l'être humain, le façonne, parait tellement de bon sens que l’on s’arrête là, cela paraît être une banalité. Pourtant, lorsque ce qui soutient l’existence s’effrite, il faut s’en occuper.
Alice Audouin : Comment la notion de bien commun a-t-elle laissé la place à celle d'intérêt, à l'origine de l'individualisme contemporain?
François Flahault : La notion de bien commun nous vient de l'antiquité. Elle est encore présente chez Thomas D'Aquin qui pense, comme Aristote, que la vie en société est l'état naturel des humains. Cependant, dès le XIVe siècle, les Franciscains ont commencé à penser que l'homme ayant été créé par Dieu, n'a pas eu besoin de la société, des institutions et de la culture pour être pleinement humain, et que ce sont les hommes qui ont délibérément créé la société pour pallier leurs déficiences. Portée par le christianisme, cette idée s'est développée: le rôle de la religion est de répondre à nos besoins spirituels, le rôle de la société est de pourvoir à nos besoins matériels. La sociétécommence à être vue comme une organisation utilitaire. L'idée, présente dans la plupart des sociétés dites païennes, selon laquelle la vie sociale et les cultures humaines sont nécessaires pour soutenir notre existence psychique, cette idée a progressivement perdu sa valeur: contrairement à notre corps, notre âme est une substance incorruptible directement créée par Dieu. Et notre âme, c'est ce qui fait de nous une personne. Il a suffit de remplacer Dieu par la Nature pour laïciser cette croyance et la détacher de son origine religieuse. Ainsi, étant assuré de son existence en tant que personne, chacun est libre d'employer sa raison pour servir ses intérêts en ce monde. Il est même souhaitable qu'il cultive cette passion rationnelle qu'est l'intérêt plutôt que des passions destructrices comme l'amour propre et la guerre. Ainsi naît l'homo oeconomicus, corrélat d'une société conçue comme utilitaire, le tout baignant dans le rêve d'une Providence à l'œuvre dans la nature - rêve cher au XVIIIe siècle, et d'où nous vient, avec la fameuse main invisible, l'idée d'une autorégulation desmarchés. Ainsi, l'individu apparaît à lui-même comme ayant une substance propre, une forme de puissance, de potentiel à exploiter, la société étant une donnée extérieure à lui, un terrain où il va exercer ses qualités propres. Comme si l'homme était d'une autre nature que la société et que la planète où il vit. Un colon, en quelque sorte. Cela ouvre l'imaginaire des destins individuels, où chacun devient le héros de sa propre vie. L'individu compose avec la société, mais ne doit son succès qu'à lui-même et à ses qualités personnelles. C'est le self made man, celui qui se fait tout seul et réussit tout seul, et amasse dans certains cas des millions. Les crises écologiques viennent aujourd'hui briser nos rêves prométhéens, elles nous rappellent que nous sommes faits de la même étoffe que la planète dont nous sommes nés.
Alice Audouin : La croissance apparaît alors comme une locomotive qui traîne des wagons d'externalités négatives aussi bien économiques que sociales. Et ces wagons sont de plus en plus lourds à tirer.
Eloi Laurent : Selon moi, sur le plan historique, tout part de la révolution industrielle. Outre sa dimension technique, avec une rupture nette entre les rythmes naturels et le rythme des machines, elle est tout autant une révolution des institutions, à travers la généralisation des droits de propriété, des contrats et de la mondialisation. Cette révolution institutionnelle autant qu'industrielle aboutit, au plan mondial, à la situation décrite par la formule « The West and the rest » (l’ouest et le reste) et marque le début d’un déséquilibre. La Chine, aussi prospère que les pays occidentaux jusqu’à la fin du XVIIème, décroche, et à l’inverse un minuscule pays, l’Angleterre, devient le Royaume-Uni avec un empire économique gigantesque. Tous les rapports précédents entre les pays sont dynamités. Avec la révolution industrielle, trois phénomènes se juxtaposent, premièrement, la prospérité économique dans un cadre de croissance démographique, ce qui donne tort à Malthus qui a pourtant raison pour les 18 siècles qui l'ont précédés ; deuxièmement, le début des dérèglements globaux environnementaux, les crises écologiques démarrent dès le début du 19ème ; et troisièmement, l’apparition de nouvelles inégalités sociales, le creusement de l?écart entre les plus riches et les plus pauvres, non seulement entre les pays mais également dans les pays. 1950 marque ensuite une autre accélération, encore plus vertigineuse : on passe de la révolution industrielle à la croissance industrielle. Puis arrivent les années 90 avec l’ultime étape, la mondialisation de cette croissance industrielle. Et tous les effets positifs et négatifs se démultiplient alors. La prospérité, les crises environnementales et les nouvelles inégalités sociales se diffusent à une échelle mondiale.
François Flahault : Les choses empirent à l'Ouest depuis la chute du bloc de l'Est. Avant sa dislocation, il servait de contre pouvoir, y compris en termes de droits sociaux. Les standards étaient élevés chez nous, car le système communiste, concurrent du système capitaliste, se déclarait champion sur ce volet-là, il s'agissait donc de ne pas se montrer trop inférieur, afin de ne pas faire basculer les électeurs de l'autre côté. Syndicats, droits sociaux, acquis sociaux jouaient un rôle politique, dans le cadre de cette concurrence avec l’Est. Une fois le bloc de l’Est dissous, il n’y a plus de scrupules ou de précaution à avoir, et l'on se retrouve avec une seule croyance, une seule idéologie, qui se répand sur la planète, sans adversaire. Le "moi je" triomphe, fondé sur cette fausse idée d'un "je" parfaitement autonome. Il est intéressant d'analyser les discussions autour de la charte de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Dans cette déclaration, il y a un noyau universel, une règle d'or fondamentale, de nature morale, cette idée de ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent, c’est très bien, mais on reste dans une approche juridique fondée sur une liberté individuelle conçue comme indépendante de la vie sociale. On prend la société comme une donnée, sans se préoccuper de ce qui la rend bonne ou mauvaise, de ce qui va justement lui permette d’être ou non garante des droits des individus. C'est insuffisant. Certains ont pourtant soulevé la question, au moment de sa rédaction, d'y adjoindre la notion de devoir, dans une vision plus systémique de réciprocité entre l'individu et le tissu social. Définir le bien commun et ses modalités de préservation, ce que serait une société "bonne" et les modalités pour qu'elle le reste, est le travail en amont qui n'a malheureusement jamais été fait, aboutissant à une société très individualiste, où chacun a des exigences vis-à-vis de la société devenue une sorte de comptoir de réclamations. Les droits de l'homme ne sont pas la condition mais le résultat du bien commun, qui lui, n'est malheureusement pas investi. Dans mon livre j’essaie de démontrer que les droits de l'homme ont besoin du bien commun, pour ne pas rester boiteux.
Alice Audouin : Comment justement combiner l’environnement et le social pour aboutir à une société durable?
Eloi Laurent : Il faut cesser d’arbitrer entre le social et l’environnement. Comprenons que la notion même d’arbitrage entre les deux est un non sens. Aujourd’hui, telles que les choses sont présentées et souvent pensées, la question sociale est brandie comme étendard contre la protection de l’environnement. On a su créer un lien positif entre économie et écologie à travers l'économie verte, il est temps que le même couplage se fasse entre social et écologie. Il faut concevoir en amont le lien entre les deux, comme le font déjà la Suède ou l’Allemagne. La taxe carbone se passe très bien en Suède, car ce pays a pensé en amont les impacts sociaux négatifs et les a compensés. Les politiques écologiques ne peuvent exister autrement qu'encastrées dans les politiques sociales. Si un segment de population subit un effet néfaste sur le plan social en raison d'une mesure environnementale, comme dans l’exemple de la taxe carbone qui pénalise en effet en théorie les plus modestes, ce n’est pas la mesurequ’il faut retirer, mais une mesure supplémentaire qu’il faut instaurer pour la population en question, c’est pourtant du bon sens!
Alice Audouin : Si les inégalités sociales sont en amont et aval des crises écologiques, quelles seraient les mesures prioritaires à mettre en place pour lutter contre elles?
Eloi Laurent : A l’échelle de la France, la réduction des inégalités sociales passe par de nombreuses mesures, dont l’augmentation du taux d’imposition pour les plus riches. Il faut réarmer socialement l’impôt. Les Etats-Unis, sous Roosevelt, ont taxé les plus riches à 90 %. Les fortunes taxées n’ont pas quitté les Etats-Unis pour autant. La menace de la concurrence fiscale est dans une certaine mesure un prétexte, surtout pour un pays comme la France, où l'on souhaite vivre et résider. Dans leur articulation directe avec l’environnement, les inégalités sociales doivent être comprises selon la perspective des inégalités environnementales, et en leur sein, la précarité énergétique, qui touche déjà 13 % de ménages et va exploser avec la hausse du prix de l’énergie fossile, est une priorité. En la connectant aux grands projets de rénovation thermique et à une politique de transition énergétique, on peut associer les plus modestes et les classes moyennes, car on peut à la fois réduire la pauvreté et créer des emplois. Il faut plus généralement lutter contre les inégalités environnementales, en intégrant le degré de vulnérabilité de certaines populations. On a tous le souvenir de la canicule de 2003 qui avait majoritairement touché les personnes âgées isolées. Les niveaux de risque, d’exposition, ne sont pas les mêmes selon les populations, en fonction de l'âge, du statut social. Cette justice environnementale est aussi et peut-être surtout à mettre en oeuvre à l’échelle globale. Prenons la question du dérèglement climatique, Les pays riches, non seulement responsables des trois quart des émissions depuis le 19ème, ont aussi davantage de capacités d?’daptation, là encore l'inégalité est au coeur de la crise écologique.
Alice Audouin : La conscience s'accélère, les propositions sont prêtes, et pourtant l'action semble paralysée, n'êtes vous pas découragés ?
Eloi Laurent : Tout s'accélère en matière d’environnement, mais malheureusement la crise avance plus vite encore que la prise de conscience. Les derniers chiffres sur les émissions de gaz à effet de serre annoncent des avenirs encore plus sombres que prévus. Je crains une désynchronisation, un temps de retard de la réaction humaine, si rapide soit-elle. C’est un peu Achille et la tortue. Mais je crois au progrès des politiques publiques porté par la soif de justice, je crois au découplage absolu entre développement humain et impact environnemental et à la redéfinition de la richesse et du bien-être.
François Flahault : La notion de progrès a eu le vent en poupe tant qu'on a pu croire qu'il se réaliserait de lui-même, en vertu de la main invisible ou bien des lois de l'Histoire. Mais comme il est de plus en plus évident que tout progrès repose sur des efforts humains et qu'il n'y a pas de providence naturelle qui le garantisse, la tendance, aujourd'hui, est à la baisse des ambitions, sauf bien sûr en termes de richesse matérielle. Je suis frappé par cette atmosphère de renoncement. Même les partis de gauche semblent avoir perdu cette volonté de progrès qui se traduit par une lutte contre l'injustice sociale. On baisse les bras, et cela alors que la qualité de vie sociale et l'environnement sont menacés et que les ressources qui permettraient d'y faire face n'ont jamais été aussi abondantes. Alors, c'est le moment de repenser à un exemple encourageant: au cours des années 1780, une poignée de gens ont entrepris d'abolir la traite et l'esclavage alors que ceux-ci n'avaient jamais été aussi profitables. Ils n'ont pas baissé les bras et leur ténacité a fini par porter des fruits.
Alice Audouin 25 juillet 2011
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18 juillet 2011
Le mot d'Alice : Fast Fashion
Le mot d'Alice est le nom de ma chronique dans le magazine Néoplanète. www.neo-planete.com
Numéro avril 2011.
La fast fashion regroupe les grandes marques mondiales de la mode bon marché capables de renouveler leurs collections en un temps record, cinq semaines environ. Si elles ont acquis le pouvoir économique depuis environ quinze ans, elles restent sous infl uence du luxe en matière de création. Les stylistes haute couture, alliés aux premiers rangs des défi lés constitués de rédactrices en chef de magazines de luxe et de directrices de bureaux de tendances, donnent le la de la fast fashion.
Exemple : la fourrure. Celle des défi lés de l’hiver 2010- 2011 pose le problème des conditions d’élevage et d’abattage des animaux, et a été immédiatementtransformée par la fast fashion en fourrure« accessible » composée de lapin,de chien… et parfois de chat, ainsi que, pour le moyen haut de gamme, de coyote.

Cette vague de démocratisation concernerait des millions de pièces. Ici, les conditions d’élevage et d’abattage sont bien plus opaques et font l’objet de campagnes de plusieurs associations de protection des animaux, dont Peta. La haute couture intègre-t-elle son infl uence lorsqu’elle décide de telles matières ayant des enjeux sociaux ou environnementaux, s’amplifiant de manière colossale avec leur démocratisation ? La situation est proche concernant le pashmina ou le cachemire, dont les conditions environnementales de production sont optimales, uniquement pour de petites quantités, et dont la production en masse soulève de nombreux problèmes. La responsabilité des créateurs n’est-elle pas, comme pour les scientifiques, de penser aux conséquences de leurs inventions ?
Alice Audouin
14:52 Publié dans Chroniques (Néoplanète) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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21 juin 2011
A propos de l'auteur
Alice Audouin
Vit à Paris
Spécialiste du "développement durable"
Je suis auteur du roman humoristique sur le développement durable "Ecolocash" et de "La communication responsable", je suis co-fondatrice et présidente de l'association COAL sur l'art contemporain et le développement durable (www.projetcoal.org), responsable du développement durable en entreprise (temps partiel), maître de conférences associé à l'Université où j'enseigne la communication environnementale, et...blogueuse. Cela paraît beaucoup mais tout cela a un point commun : le développement durable.
Le développement durable est pour moi un moyen à la fois d'analyse et d'action en pensant au collectif. Ce qui m'intéresse le plus dans le développement durable, c'est l'enjeu du changement des représentations.
Ecriture/edition
-Blog Alice in warmingland depuis 2005 (articles également publiés sur terraeco)
-Magazine Néoplanète depuis 2009, chroniqueuse ("le mot d'Alice")

-"La Communication Responsable", Eyrolles, 2009, 2010 (co-auteur). Un livre professionnel pour intégrer le développement durable dans les métiers de la communication.
-"Ecolocash", éditions Anabet, 2007. Roman humoristique et documenté. Les droits du livre ont été achetés pour une adaptation au cinéma. Existe en version italienne : "Emilie, ecologista in carriera" (2010, edizioni Ambiente. Voir les articles dans "book presse" plus bas.
-Directrice de collection aux éditions Eyrolles. "Luxe et développement durable, la nouvelle alliance", de Cécile Lochard et Alexandre Murat, septembre 2011.
-Lettre 2050 - créatrice et rédactrice de 2005 à 2008 de 2050, la lettre d'information du développement durable (bimestrielle, gratuite, 10 pages) - les 18 numéros sont sur ce blog
Enseignement
-Maître de conférences associée, "Communication et environnement", Master 2 "Sciences de l'environnement - Milieux urbains et industriels", Université de Cergy-Pontoise (à partir de la rentrée 2011)
-Chargée de cours à l'Université de Saint-Denis, UFR de Gestion, création d'un cours "développement durable" (2002-2003)
-Interventions en master 2 DD (versailles, dauphine...), CHEE&DD, Sciences Po, ESSEC, IFM (Institut français de la mode)....
Associations
-COAL, Coalition Art & Développement durable www.projetcoal.fr
Co-fondatrice et présidente
-Collectif Adwiser sur la Communication responsable www.blog-adwiser.com
Co-fondatrice, membre
-C3D Collège des Directeurs du développement Durable www.cddd.fr
Co-fondatrice
Business
-Depuis 2006 Responsable du Développement Durable d'Havas Media France (temps partiel)
-Missions de conseil (Carbone 4, RTBF, Jewellery Ethical Minded...)
-Formatrice (développement durable, communication responsable, RSE ....)
-Conférencière, animatrice (agence Plateforme)
-2001-2005 Participation à la création, directrice marketing et communication de Novethic (www.novethic.fr, groupe Caisse des Dépôts)
Formation
-DEA d'Anthropologie des techniques contemporaines d'Alain Gras (UFR de Philosophie, Paris 1) mention très bien
-DEA d'Economie (Paris I),
-Diplôme d'études Transdisciplinaires (CETEC, Dauphine),
-Certificats d'Art Contemporain et Art Islamique (Licence d'Histoire de l'art, Paris IV).
Revue de Presse
Principaux articles
BOOKPRESSE.pdf
Jury
-2011 Trophées du Business Vert (Expansion)
-2011 Golden Blogs Awards
-2010 : CINEMAMBIENTE INTERNATIONAL ENVIRONMENTAL FILM FESTIVAL, Turin, Italie
-depuis 2009 : BeGreen festival
-2008 : Festival international du film d'environnement, Paris
-2008,2009 : Salon 1.618 (comité de sélection)
Contact
Alice Audouin - Pour m'écrire : alicepro@audouin.com
Crédit photo : Thomas Gogny
Pour une intervention : Agence Plateforme
11:59 Publié dans A propos de l'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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31 mai 2011
Prix COAL 2011 : l'eco-conception et la biodiversité à l'honneur
STEFAN SHANKLAND, ART ORIENTÉ OBJET ET ACKROYD & HARVEY, LAURÉATS DU PRIX COAL ART & ENVIRONNEMENT 2011
Le Prix COAL Art & Environnement 2011, d’une valeur de 10 000 euros, a été remis le 24 mai à l’artiste Stefan Shankland pour son projet Marbre d’Ici. La mention spéciale Coal pour l’année internationale des forêts a été attribuée aux projets Beuy’s Acorns d’Ackroyd & Harvey et Folia Apotropaïca d’Art Orienté objet. Les lauréats ont été désignés parmi quatorze finalistes, sélectionnés parmi 349 projets issus de 46 pays, par un jury de personnalités du monde de l’art contemporain et du développement durable. La remise de prix a eu lieu au Laboratoire à Paris.

Photo : Alice Audouin, Présidente de COAL et David Edwards, fondateur du Laboratoire. Crédit Photo : JuliefromParis
Voir le communiqué : CP_LaureatPrixCoal2011.pdf
Les 14 finalistes :

Le jury du Prix COAL 2011:
Bernard Blistène, Directeur du département du développement culturel du Centre Pompidou et directeur artistique du Nouveau Festival;
Dominique Bourg, Philosophe, IEP, UTT, membre du comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot;
David Buckland, Fondateur et directeur de Cape Farewell (GB);
Anne-Marie Charbonneaux, Presidente du Centre National des Arts Plastiques (CNAP);
David Edwards, Fondateur du Laboratoire;
Philippe Jousse, Directeur de la galerie Jousse Entreprise;
Jacques Rocher, Président de la Fondation Yves Rocher;
Jean-Pierre Sicard, Directeur Général Délégué, CDC Climat;
Laurence Tubiana, Fondatrice de l’Institut pour le Développement durable et les relations internationales (IDDRI)
A propos de COAL
COAL, coalition pour l’art et le développement durable, créée en France en 2008 est une association qui rassemble des professionnels de l’art contemporain, du développement durable et de la recherche. COAL soutient le rôle incontournable de la création et de la culture dans la prise de conscience et la mise en œuvre de solutions concrètes et contribue par ses activités à l’émergence d’une culture de l’écologie. COAL agit via l’organisation d’appels à projet, d’événements, d’expositions, de publications. COAL est également une plate-forme de sensibilisation, d’information et de mise en relation des univers de l’art et de l’écologie. Parmi ses principaux fondateurs, COAL compte Alice Audouin, Loïc Fel, Lauranne Germond, Guillaume Robic et Clément Willemin. Le prix COAL est piloté par Lauranne Germond.
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